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Philip Cooney
Paul Moreira

Entreprises \Politique développement durable \Stratégie

Dans les coulisses des lobbys pétroliers américains

A l'occasion de la COP 15, France 4 diffuse le 9 décembre un documentaire aussi éclairant qu'inquiétant sur la façon dont les lobbys pétroliers ont influencé la position du gouvernement américain sur le climat pendant l'administration Bush. Alors que le « climategate » fait rage aux Etats-Unis, l'enquête de Paul Moreira nous donne des clés pour mieux comprendre le scepticisme des Américains.

Depuis quelques semaines, le « Climatgate » fait fureur aux Etats-Unis. Cette affaire, qui a finalement moins d’échos en France, est basée sur le piratage de 13 ans d’e-mails échangés par d’éminents scientifiques du Giec. Selon les « climato-sceptiques », ces conversations montreraient que ces climatologues ont cherché à « minimiser le déclin » des températures ces dix dernières années dans le but de renforcer la gravité du changement climatique. Outre-Atlantique, le buzz est tel que les Parlementaires républicains- et certains démocrates- brandissent l’argument du « doute » pour batailler contre le Plan climat d’Obama… A en croire les derniers sondages, ils sont d’ailleurs soutenus par une large frange de la population américaine : selon le Pew Research Center, ils ne seraient plus que 57 % à juger que les preuves du réchauffement sont solides et scientifiquement prouvées.

Pour comprendre pourquoi ces thèses ont tellement de résonnance aux Etats-Unis, le documentaire de Paul Moreira, « Enfumés », diffusé sur France 4, est particulièrement intéressant. Il montre comment les lobbys pétroliers, automobiles, énergétiques, etc, réunis dans ce que les écologistes appellent le « carbon club », ont dépensé des millions pour lutter contre des mesures environnementales qui les auraient pénalisées: ExxonMobil aurait ainsi distribué près de 16 millions de dollars entre 1998 et 2005 à un réseau composé d'une quarantaine de think tanks et de lobbyistes. Si Exxon a ensuite commencé à admettre la réalité des changements climatiques, le retard qu'il a pris sur cette question a fait douter ses plus grands actionnaires. En mars 2006, 17 fonds de pensions américains contrôlant 110 millions d'actions de l'entreprise, avaient demandé à être reçus par le président du groupe pour évoquer sa stratégie sur ces questions. Mais surtout, ces lobbys se sont infiltrés au cœur même du gouvernement américain, faisant perdre 10 ans à la lutte contre la réduction des émissions de gaz à effets de serre.

Petit retour en arrière. En décembre 1997, au sommet de Kyoto, le vice-président Al Gore « prononce une phrase qui sonne comme une déclaration de guerre », commente Paul Moreira : «  Dans mon pays, nous nous souvenons des industriels du tabac qui nous expliquaient que fumer n’était pas mauvais pour la santé. A ceux qui vont chercher à faire obstruction à notre démarche, nous disons : nous ne vous laisserons pas mettre des intérêts privés étroits au dessus de ceux de toute l’espèce humaine… » Et pourtant, à son retour, le Congrès désavouera son engagement sur le protocole de Kyoto...

Les lobbys dénoncés à Copenhague
Pour dénoncer publiquement l’influence des lobbys et autres entreprises qui ne manqueront pas d’exercer une influence et récompenser celui qui aura fait « les efforts les plus considérables pour saboter les négociations climatiques et les mesures relatives au climat, tout en promouvant de fausses solutions, bien souvent profitables », plusieurs ONG (Attac Danemark, Les Amis de la Terre, Corporate Europe Observatory, Focus on the Global South, Oilchange international et Spinwatch) ont créé le Grand Prix de la Sirène. Le lauréat sera dévoilé le 15 décembre mais les votes sont déjà ouverts. Parmi les candidats : Monsanto ou Shell mais aussi l’American Coalition for Clean Coal Electricity (ACCCE), sélectionnée pour « son implication dans un scandale de faux lobbying contre le projet de loi américain sur le climat et pour ses tentatives de dissimulation de l'étendue réelle de ses activités de lobbying » et l’American Petroleum Institute (API) pour « l'organisation d'une campagne maquillée en authentique mouvement populaire contre les projets de loi sur le climat aux Etats-Unis ». Une étude de l’Internal revenue Service (le fisc américain) estime ainsi leur dépenses en lobbying respectivement à 75,2 millions $ et 40 millions $.

Les lobbys au cœur de l’administration

Mais c’est pendant les années Bush, où rappelons-le, au moins trois des dirigeants du pays – le Président lui-même, le vice-président Dick Cheney et la secrétaire d’Etat Condoleeza Rice- venaient de l’industrie pétrolière, que ces agents d’influence vont avoir la voie libre pour diffuser massivement leur thèse. Des lois aussi aberrantes que celle permettant aux petites entreprises de déduire fiscalement jusqu’à 100 000 dollars pour l’achat de grosses cylindrées comme les 4X4 vont ainsi pouvoir passer, permettant ainsi à ces véhicules ultra polluants (jusqu’à 300 g/km de CO2) de compter pour la moitié des achats de voitures aux USA…

Le documentaire permet notamment de lever le voile sur l’un des « cerveaux » de ce réseau, le très discret Philip Cooney, qui après avoir travaillé pendant 15 ans pour l’institut du pétrole américain, est embauché en 2001 par la Maison Blanche pour assurer l’interface entre la communauté scientifique du climat et la présidence des Etats-Unis. En fait, pendant des années, il modifiera les rapports des climatologues en y injectant systématiquement le doute. Difficile de ne pas voir dans ce « travail », la main du lobby pétrolier, dont le plan d’action justement dévoilé à cette occasion, estimait que « la victoire serait atteinte quand le citoyen américain admettra comme du bon sens qu’il existe des doutes concernant le changement climatique »…

Aujourd’hui encore, des publicités que l’on pourrait aisément prendre pour des parodies, sont régulièrement diffusées pour contrecarrer les dires des scientifiques sur la nocivité de l’excès de CO2 dans l’atmosphère. Dans un spot sur fond de fleurs et de cerfs gambadant gaiement dans la forêt, l’ « association à but non lucratif », CO2isgreen, qui revendique la « mission de soutenir scientifiquement et économiquement de saines politiques publiques environnementales », attaque ainsi la loi destinée à classer le CO2 comme polluant en déclarant que cela « coûtera des emplois » et « n’est scientifiquement pas prouvé ». Un message largement relayé par la Chambre de commerce des Etats-Unis…Dans le documentaire, la mauvaise foi la plus totale sera atteinte par Patrick Michaels, l’un des climatologues travaillant pour le très libéral Cato Institute, qui parle des craintes concernant le changement climatique comme de « la thèse de l’homme stupide qui suppose que l’homme ne s’adapte pas ! » Et pour les nations ou les populations qui ne pourront pas s’acheter l’air conditionné, la réponse fuse : « Tant que les pays pauvres n’auront pas décidé de réussir, ils ne connaîtront pas le succès ». CQFD.

« Enfumés », un documentaire de Paul Moreira, diffusé sur France 4, le 9 décembre 2009 à 22h10

Béatrice Héraud
Mis en ligne le : 07/12/2009
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