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Les Espagnols se mobilisent contre un projet de casino en plein désert

Le projet Gran Scala bouleverse la région d'Aragon. La construction d'un complexe dans le style de Las Vegas, en plein milieu d'une zone de steppe très fragile, révolte les ONG écologiques, mais également les riverains, et certains politiques. La pression active et ininterrompue de la population fait aujourd'hui reculer le vice-président du gouvernement autonome de la région.

La tranquille comarque de Los Monegros, dans la communauté autonome d’Aragon en Espagne, est depuis quelques mois agitée par un projet gigantesque. Sur le papier, Gran Scala promet aux riverains 25 millions de visiteurs par an dans 4 parcs à thème, 50000 machines à sous dans 32 casinos, 500 commerces, plus de 200 restaurants et 70 hôtels, un hippodrome, un terrain de golf et plus encore. Mais surtout, le développement socio-économique associé. En pratique, il s’agit de transformer un désert semi-aride, comportant de nombreuses espèces animales et végétales rarissimes, en un complexe de loisirs et de jeux de hasard, au détriment du bien-être des riverains. Spontanément, de nombreuses associations de tous bords se sont liguées contre ce projet, jusqu’à repousser le gouvernement dans ses retranchements. Aujourd’hui, l’avenir de Gran Scala est plus qu’incertain.

Coup de pouce politique pour un projet illégal

Lorsque, le 24 janvier 2007, a lieu à Londres la première réunion officielle entre les investisseurs du International Leisure Development (ILD) et les responsables du gouvernement aragonais, les tractations ont commencé depuis plusieurs mois. Pour leur projet de Las Vegas européen, les investisseurs hésitent entrent plusieurs lieux, en Espagne, en Italie et en Roumanie. C’est le sénateur espagnol José Maria Mur qui leur propose la région de Los Monegros, mettant en avant sa proximité avec Madrid, Valence, Barcelone et Toulouse, et la pauvreté de la région, qui devrait donc accueillir chaleureusement un tel projet. En mai 2007, les élections en Aragon voient la victoire du Parti aragonais régionaliste (PAR, centre-droite) qui entend promouvoir l’indépendance socio-économique d’Aragon. La mise en place du projet s’accélère alors, soutenu activement par José Àngel Biel, vice-président du gouvernement autonome d’Aragon fraîchement élu, pour qui « Gran Scala est un espoir ».

Dès le mois de novembre 2007, les problèmes juridiques apparaissent pour ILD. Plusieurs lois aragonaises sont incompatibles avec le projet Gran Scala. Très vite, José Àngel Biel se fait un devoir de rassurer les investisseurs. « Nous pensons à modifier la Ley del juego », loi du jeu qui interdit l’implantation de casinos en Aragon, a-t-il affirmé. La loi sur l’urbanisme aragonais, prévue pour 2008, devrait également prendre en compte l’installation du macroprojet. Le Conseil général d’Aragon (Diputaciòn general de Aragòn, DGA) est prêt à tout pour ne pas perdre les 17 milliards d’euros qu’ILD a prévu d’investir dans Gran Scala. Mais la pression populaire le fera changer d’avis.

Développement économique, mais pas à n’importe quel prix

Très rapidement, à l’image de la précipitation dont fait preuve la DGA, les associations se mobilisent. En tête, le WWF espagnol, qui dénonce les promesses faussement écologiques d’ILD. Les investisseurs assurent prendre en compte la dimension environnementale du projet, mais concrètement, seule une réutilisation des eaux usées, un système d’air conditionné à énergie solaire et un tramway roulant « à des sources d’énergie non polluantes » sont prévus. Le complexe, dont la première pierre doit être posée en septembre 2008, ne prévoit rien sur la destruction de l’écosystème de Los Monegros. « C'est pourtant dans cette région que le siècle dernier, le plus grand nombre d'espèces a été découvert » explique le WWF/Arena. Les associations Ecologistas en acciòn, SEO Birdlife, Ansar, et un collectif baptisé Aragòn no se vende (Aragon n’est pas à vendre) dénoncent leur mise à l’écart dans les discussions officielles sur Gran Scala. La fondation Ecologìa y Desarollo (écologie et développement, une association à but non lucratif qui promeut un développement durable) demande quant à elle un débat public, en vain.

Puisqu’on ne lui donne pas la parole, la population la prend elle-même, relayée par la presse locale. El periòdico de Aragòn suit l’affaire de très près et publie en moyenne un article par jour sur le sujet depuis le mois de novembre. Au-delà des associations écologistes, c’est toute la population riveraine qui se soulève contre Gran Scala. Approuvé par les représentants syndicaux et patronaux, pour la création de près de 60000 emplois et la construction de logements sur une centaine d’hectares, le projet n’inspire pourtant pas confiance aux Aragonais. Les jeux d’argent, fléaux sociaux, ne peuvent pas constituer un développement économique durable. « Dans la région, 15% de la population en âge de travailler a des problèmes de jeux. Pour nous, il n’y a pas d’autre réponse que « non » à Gran Scala » explique Jose Vicente Marín, directeur de Azajer, l’association aragonaise des joueurs de hasard en réhabilitation.

Une mobilisation populaire efficace

Le secret qui pèse sur les décisions prises au sujet de Gran Scala n’améliore pas la popularité du projet. Il n’y a, par exemple, aucun rapport estimant le coût économique et écologique de l’entretien d’installations comme des lacs artificiels ou un terrain de golf. Les Verts espagnols critiquent un projet « démesuré, corrompu, honteux » et dont les risques économiques et écologiques semblent mal estimés. David Hammerstein, eurodéputé vert, parle d’un « projet irrationnel et immoral ». Izquierda unida, la Gauche plurielle espagnole, a porté l’affaire à la connaissance de la Commission européenne, dénonçant « l’urbanisation sauvage » qu’induirait le projet. Alfred Boné, ministre de l’Environnement d’Aragon, avouera même ne pas comprendre comment la DGA peut soutenir un projet qui n’est pas durable.

Aujourd’hui, José Àngel Biel a modéré son discours. Du premier trimestre 2008, le début des constructions est repoussé à 2009 au mieux. Aucun détail n’a été dévoilé sur les raisons de ce retard, mais il se murmure que l’avis de la population et les aspects écologiques auraient pesé dans la décision. Le coup de grâce aurait été la pétition lancée par la plateforme Stop Gran Scala, signée par de nombreux militants et habitants de Los Monegros, qui demande que soit instauré un débat public sur la politique économique, environnementale et sociale de la région.

Rouba Naaman
Mis en ligne le : 04/02/2008
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