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La construction de deux papeteries industrielles, à Fray Bentos, sur les rives du fleuve Uruguay est devenue un véritable objet de discorde entre l'Uruguay et l'Argentine. La contestation est partie d’Argentine, où les habitants et les élus de Gualeguaychù, se sont fortement mobilisés contre l’installation de deux usines de production de pâte à cellulose : la finlandaise Metsa-Botnia et l’espagnole ENCE. Plus de 40 000 personnes ont manifesté en janvier 2006 pour défendre la préservation de leur environnement et le potentiel touristique de leur région, du jamais vu selon le quotidien argentin Pagina 12. Ils craignent les rejets d’effluents chlorés, les pluies acides et les odeurs nauséabondes inhérents au blanchiment de la pâte de cellulose.
Très déterminés, les manifestants argentins ont organisé des barrages routiers, qui bloquent depuis plus de quarante jours l’accès au Pont international reliant les deux pays, afin d'empêcher les travaux. L’affaire connaît un retentissement au plus haut niveau politique. Le gouvernement argentin exige que l’Uruguay freine les travaux, le temps de mener une étude d’impact, car il estime que ce dernier "n'a pas rempli les conditions établies dans le Traité de la Rivière Uruguay pour l'approbation de constructions qui peuvent affecter la qualité des eaux."
Aux dernières nouvelles, le gouvernement uruguayen aurait demandé aux deux entreprises une suspension des travaux pendant 90 jours (sans l’exiger), mais menace l’Argentine d’un procès pour être indemnisé du manque à gagner. Côté Uruguay, 60 % des habitants sont favorables à l’installation de ces deux usines et la rumeur courre que les Argentins sont en fait jaloux de cette manne économique qui ne va pas leur profiter. Des idées qui "correspondent en partie aux campagnes de communication de Botnia et d’ENCE", selon le quotidien Pagina 12. Du reste, en Uruguay, 16 % de la population est défavorable à l’installation de ces papeteries et les voix d’écologistes tout aussi inquiets de l’arrivée de telles industries commencent à se faire entendre.
Une condamnation pour "délit écologique persistant"
Ces craintes sont fondées sur le passif de l’entreprise ENCE, condamnée en Espagne en 2003, après douze ans de bataille juridique, à une amende de 413 000 euros pour "délit écologique persistant". Le maire de la ville de Pontevedra (en Galice), dont l’estuaire a subi une forte pollution, enlisant l’activité de pêche et du tourisme, a invité les habitants de Gualeguaychù a venir se rendre compte des désastres écologiques causés par ENCE. Il est venu, également, en parler en personne en Argentine. La ville espagnole se bat toujours pour que l’activité d’ENCE soit déplacée. Est-ce que l’Uruguay est la destination que l’entreprise européenne a alors choisi pour poursuivre sa croissance ?
L’Argentine redoute un déplacement des industries sales des pays développés vers le tiers-monde en raison d’une intensification de la réglementation européenne. Une directive européenne, relative à la Prévention et à la Réduction Intégrée de la Pollution (dite IPPC et datant de septembre 1996) va, en effet, obliger fin 2007 toutes les installations industrielles à justifier d’un "permis d’exploitation". Dans le cas des industries papetières, par exemple, la directive exige qu'elles aient recours à du bioxyde de chlore pour blanchir la pâte de cellulose en lieu et place du chlore habituellement utilisé, sous peine d’être fermées. Concernant son installation en Uruguay, l'entreprise ENCE affirme qu’elle "respectera très scrupuleusement les normes internationales." "On ne peut pas imaginer que ces groupes s’exilent pour développer leur activité avec des niveaux d’exigence environnementale moindres, explique un spécialiste de l’industrie papetière française qui a souhaité garder l’anonymat . Ils y vont avant tout parce que le bois coûtent deux fois moins cher qu’en Europe."
Une technologie propre recommandée par la Banque mondiale
Pour Patricia Savin, avocate spécialisée dans le droit de l’environnement et des risques industriels, le fait de véhiculer cette idée de l’exportation des pollutions de l’Europe vers les pays en développement est risquée : "Les entreprises brandissent cette menace pour freiner la réglementation, comme cela s’est passé avec REACH. Est-ce qu’il faut avoir alors peur de réglementer de crainte de voir nos industries partir ? Je pense au contraire que le mieux-disant européen fait tâche d’huile au niveau international, et que l’on va vers un renforcement local."
Reste que dans cette affaire, comme le fait remarquer l’uruguayen Miguel A.Cabrera, docteur en Ethique sociale, dans la revue Sol y Luna, si la norme européenne impose de recourir maintenant à du bioxyde de chlore, la Banque mondiale (co-financeur de ce projet) préconise le recours à une technologie propre plus récente à base d’eau oxygénée, dite TCF, "totalement sans chlore". L’entreprise finlandaise Metsa-Botnia expérimenterait cette technique dans l'une de ses petites unités mais, en l'absence d'exigence réglementaire, ce n’est pas cette nouvelle technologie qui sera mise en place en Uruguay.
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