Nouvelles accusations contre le bisphénol A

Entreprises \Santé

Publié le 30-01-2009

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Une étude parue le 28 janvier affirme que le bisphénol A, un composé chimique considéré comme un perturbateur endocrinien, serait plus persistant dans l'organisme qu'on ne le pensait. Les auteurs, des chercheurs de l'Université de Rochester à New York, révèlent que cette substance serait présente dans les poussières et l'eau du robinet.

« Pour vivre longtemps, jetez toutes vos boites de conserves ». C’est le docteur Maoshing Ni qui l’affirme, dans son ouvrage “Cents secrets pour vivre jusqu’à 100 ans et plus”. Il soutient que le bisphénol A, qui tapisse l’intérieur des boites de conserves, est dangereux pour la santé, car il agirait comme un perturbateur endocrinien. Une accusation qui a « irrité » les professionnels de la conserve, explique Georges Rouyer, délégué général du Syndicat national des fabricants de boites, emballages et bouchages métalliques (SNFBM). Irrité au point que le SNFBM et l’UPPIA (Union interprofessionnelle pour la promotion des industries de la conserve appertisée) ont assigné en justice l’éditeur du livre.

Le bisphénol A, ou BPA, est une substance chimique qui entre dans la composition du polycarbonate, un plastique dur, et des résines époxy, souvent présentes dans les peintures et colles. On trouve du BPA notamment dans les contenants alimentaires ou bouteilles rigides, dans une grande majorité des biberons en plastique, et dans le revêtement intérieur des boites de conserves et des cannettes. C’est sa capacité à migrer hors du plastique qui inquiète les scientifiques. Selon une étude scientifique du professeur Belcher à Cincinnati (Etats-Unis), datée de janvier 2008, la consommation d’aliments ayant été en contact avec du BPA est la principale cause de contamination de la population. Pire encore : l’exposition à une forte chaleur favoriserait cette migration.

Aujourd’hui, une équipe de chercheurs de l’Université de Rochester à New York (Etats-Unis) ajoute une ombre au tableau. Selon une étude, parue le 28 janvier 2009, l’ingestion ne serait pas le seul mode de contamination au bisphénol A. Le composé serait également présent dans les poussières ou dans l’eau du robinet. Ce qui expliquerait la présence de bisphénol A dans le sang de plus de 90% des Américains.

Un perturbateur endocrinien régulièrement ingéré

Mais pourquoi l’ingestion de BPA inquiète-t-elle les scientifiques ? A l’origine, le BPA a été étudié comme un œstrogène de synthèse, c’est-dire un médicament pouvant compenser les déficits en hormone féminine. Il est donc aujourd’hui considéré comme un perturbateur endocrinien, potentiellement dangereux notamment pour le fœtus et les jeunes enfants, au même titre que les phtalates ou certains pesticides. Selon plusieurs études, l’exposition fœtale au BPA chez la souris perturbe le développement neuronal et celui des celui mammaires. « Ce genre de perturbation est l’un des trois mécanismes de développement du cancer du sein » précise André Cicolella, toxicologue et membre de la fondation Sciences citoyennes.

Pour l’instant pourtant, peu d’études portent sur l’exposition de l’homme. « C’est le problème classique des substances chimiques : tant qu’on n’a pas de résultats chez l’homme, les instances n’osent pas prendre position » explique André Cicolella. Par précaution, une dose journalière admissible (DJA) de BPA ingéré a été définie par l’Autorité européenne de sécurité des aliments (EFSA). L’agence se veut rassurante, et a même relevé cette valeur, de 0,01 mg de BPA/kg de poids corporel/jour en 2002 à 0,05 mg/kg/j en 2008. Des chiffres que les fabricants de boites de conserve disent respecter. « Nous nous fions aux avis émis par les instances européennes, basés sur des expérimentations scientifiques. Depuis le temps qu’on utilise le BPA, on n’a rendu personne malade » soutient Georges Rouyer.

Dangereux, mais à quel dose ?

Les scientifiques, justement, ne sont pas tous d’accord avec les doses maximales proposées par les instances scientifiques. « Les chiffres de l’ESFA sont ne sont pas pertinents. Ils ne prennent en compte ni les récentes études qui montrent des effets à des doses très réduites, ni les effets combinés des différents produits chimiques » regrette André Cicolella. Les recherches de l’équipe du professeur Melzer, en Grande-Bretagne, ont montré que l’exposition chronique au BPA, même à très faibles doses, augmentait le risque de maladies cardiovasculaires, diabètes et pathologies du foie. Une étude du professeur Vom Saal, aux Etats-Unis, suggère des effets à des expositions bien inférieures aux taux proposés par l’EFSA.

Inquiet, le gouvernement canadien a décidé d’interdire l’importation et la vente de biberons en polycarbonate, et de prendre des mesures pour limiter les rejets de BPA dans l’environnement. Cette décision est basée sur les conclusions du Programme de toxicologie nationale des Etats-Unis. Aux expositions actuellement admises, le rapport évoque « certaines inquiétudes concernant les effets sur le système nerveux, le comportement, la prostate et les glandes mammaires ». Malgré cet avis inquiétant, l’Administration américaine des aliments et des médicaments (FDA) a réitéré en décembre 2008 son avis officiel excluant toute dangerosité du BPA.

Mais aujourd’hui, même la FDA doute. Selon le Washington Post daté du 1er novembre 2008, l’agence américaine envisagerait d’approfondir ses recherches sur la dangerosité du BPA dans les contenants alimentaires. Le Conseil scientifique de la FDA aurait même reconnu un rapport qui critiquait ses positions sur le BPA. « On ne manque pas de données pour faire prévaloir le principe de précaution concernant le BPA » affirme André Cicolella. L’étude de l’Université de Rochester avance par ailleurs que le bisphénol A persisterait beaucoup plus longtemps dans l’organisme que ne l’affirmaient les précédentes études. Le docteur Stahlhut, l’un des auteurs de l’étude, rappelle qu’un approfondissement des recherches est indispensable avant de se prononcer sur la toxicité du bisphénol A. Mais il souligne surtout qu’il ne faut pas se fier aux avis du FDA, qui se basaient notamment sur l’idée que le bisphénol A ne s’accumulait pas ou peu dans l’organisme…

Un lanceur d’alerte sur le banc des accusés

Peut-on alors condamner un éditeur pour avoir publié tout haut ce que la communauté scientifique pense tout bas ? Les Editions Guy Trédaniel ont reçu une assignation en justice, assortie d’une amende de 50000 euros de dommages et intérêts et d’une cessation de la vente du livre. « Nous sommes aujourd’hui face à une tentative concertée de lobbies industriels qui ont pour but de supprimer tout liberté d’expression et d’information des consommateurs au niveau de leur santé » écrit l’éditeur Guy Trédaniel. A sa charge, le docteur Maoshing Ni n’émet aucun doute quant à la nocivité du BPA. « En terme de caractéristique intrinsèque de la substance, il a raison. Il ne s’agit pas là de diffamation, mais d’une alerte lancée concernant la dangerosité d’un produit » soutient André Cicolella. Les juges ne seront peut-être pas du même avis.

Rouba Naaman
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