Les éthers de glycol sont des solvants que l'on répartit en deux séries: la série E, comportant les dérivés de l'éthylène glycol et la série P, comportant les dérivés du propylène glycol.
Connus depuis les années 30, leur usage s'est développé depuis les années 60 avec l'apparition des peintures polyuréthanes, acryliques et vinyliques. Le succès de ces solvants tient à leur qualité d'être amphiphiles. Ils se mélangent aussi bien à l'eau (hydrophiles) qu'aux graisses (lipophiles) et permettent de rendre solubles entre elles des substances qui ne le sont pas.
En 1982, l'état de Californie donne déjà l'alerte et recommande de remplacer les éthers de glycol par d'autres produits. Un an plus tard, un second avis, émis par l'institut national de la santé au travail, confirme le danger. Durant les décennies 80 et 90, plusieurs études, en Europe et aux Etats-unis confirmeront le danger des éthers de glycol et inviteront notamment à remplacer ceux de la série E par ceux de la série P réputés moins nocifs et tout aussi efficaces.
En France, le collectif anti-éther de glycol qui rassemble notamment la Fédération nationale des accidents du travail et des handicapés, La ligue Nationale contre le cancer, la CGT, la CFDT et l'Association des Victimes des Ethers de Glycol (AVEG), réclame, en 1998, l'interdiction des éthers de glycol les plus toxiques dans le milieu professionnel.
Manque de transparence
Les autorités publiques et les scientifiques ne donnent pas toujours les mêmes informations, mais il est admis que certains éthers de glycol ont une toxicité sur les fonctions de reproduction : infertilité masculine, nombre élevé de fausse-couches et malformations fœtales chez les enfants dont les mères ont été exposées à ces substances pendant leur grossesse.
"La durée d'exposition joue un rôle. Pour les effets sur le développement embryo-fœtal,il suffit d'une journée; pour les effets sur la fertilité, c'est vraisemblablement plusieurs mois. Tout dépend de la dose", précise le toxicologue André Cicolella, premier à avoir alerté en France sur ces questions. Une publication récente rend compte de malformations chez des enfants conçus et nés après que leur mère ait été exposée.
Les connaissances scientifiques dans ce domaine sont encore insuffisantes. Pour André Cicolella, "Il manque des données sur la cancérogénicité, mais aussi sur les effets hématologiques et immunitaires." Le butyl-glycol, seul éther pour lequel une étude sur la toxicité chronique est disponible, a finalement été classé cancérigène de niveau 2 par le Programme National de Toxicologie des Etats-Unis, sur une échelle décroissante de l à 4.
Ces insuffisances ne permettent toujours pas aujourd'hui de connaître avec exactitude l'ampleur des risques liés à l'ensemble des éthers de glycol. Comme le fait remarquer Me Christine Ravaz, avocate de Thierry Garofalo qui a intenté un procès contre son employeur IBM pour avoir manipulé des éthers de glycol : "Une chape de plomb pèse sur ce dossier."
André Cicolella en a fait les frais. Chercheur à l'INRS (Institut National de Recherche et de Sécurité), il a travaillé sur les éthers de glycol jusqu'en 1994, année où il est licencié. Une situation pointée du doigt en 1999 par un rapport de l'Inspection Générale des Affaires Sanitaires qui dénonce le manque de transparence de l'INRS dont la mission officielle est d'alerter les pouvoirs publics sur les risques et les dangers industriels. Désormais directeur de recherches à l'INERIS (Institut National de l'Environnement et des Risques Industriels), il se trouve aujourd'hui, faute de moyens, dans l'impossibilité de poursuivre ses recherches sur le dossier des éthers de glycol. Pourtant, en 1999, un rapport de l'Inserm avait confirmé la validité de ses travaux.
Quel principe de précaution ?
On retrouve les éthers de glycol dans de nombreux produits à usage industriel et domestique : produits ménagers, cosmétiques et pharmaceutiques, dans les peintures, encres, colles, vernis et certains produits pour la mécanique.
En raison de cette très grande variété d'usage et en application des directives européennes, les éthers de glycol classés toxiques pour la reproduction sont interdits au grand public. Et d'autres éthers font l'objet d'un étiquetage précis à partir d'un certain dosage. Mais, selon André Cicolella, "L'étiquetage est une protection insuffisante. Compte tenu de l'utilisation de ces produits, l'exposition, même de courte durée, peut induire un risque non négligeable."
La réglementation n'est pas la même dans le secteur industriel. Le décret du 1er février 2001 relatif à la protection des travailleurs exposés à des agents cancérigènes, mutagènes ou reprotoxiques impose seulement le remplacement "par un produit non dangereux ou moins dangereux sauf impossibilité technique." A cela s'ajoutent l'obligation d'un suivi médical renforcé et d'une traçabilité des expositions et l'interdiction d'exposer des femmes enceintes ou allaitantes aux agents toxiques pour la reproduction.
"On pouvait prendre des mesures dès 1982. Cette question n'est pas gérée selon le principe de précaution. On continue d'utiliser des substances dont on ne connait pas la toxicité (3% des substances ont été évaluées) et l'industrie chimique continue son lobbying contre les initiatives de l'Union Européenne pour obtenir une évaluation a priori. On ne peut donc pas considérer la réponse actuelle comme satisfaisante. " conclut André Cicolella.
Le marché des éthers de glycol est toujours prospère, Shell Chemicals et la China National Offshore Oil Corporation ont entrepris la construction d'un gigantesque complexe chimique à Nanhai dans le sud de la Chine qui produira, dès 2005, 320 000 tonnes par an d'éthylène glycol.