Controverses environnementales et financières autour du projet Sakhaline II

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Publié le 12-06-2006

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Depuis quelques mois, ce projet d'exploitation des réserves pétrolières et gazières au large de l'île russe de Sakhaline est l'objet d'une virulente campagne menée par une coalition d'ONG environnementales. Malgré les quelques concessions faites par le consortium mené par Shell, ces organisations dénoncent les négligences environnementales du projet et militent contre son éventuel financement par les institutions financières internationales.

Avec des réserves estimées à 45 milliards de barils, soit l’équivalent des ressources restant en mer du nord, la province de Sakhaline est aujourd’hui considérée par les entreprises pétrolières comme l’une des régions les plus prometteuses au monde. L’exploitation des riches gisements de la mer d’Okhotsk, au large de l’île de Sakhaline, pose toutefois de considérables défis technologiques aux ingénieurs des géants pétroliers. Située aux confins de l’anneau de feu du Pacifique, cette mer est une des plus inhospitalière de la planète. Recouverte de glace pendant la moitié de l’année, elle est également soumise à de fortes vagues durant les mois sans glace. Des conditions extrêmes aggravées par l’importante activité sismique que connaît la région.

Malgré ces difficultés, le consortium Sakhalin Energy, codétenu par Shell (55%), Mitsui (25%) et Mitsubishi (20%), s’est donné pour mission d’extraire aux cours des 40 prochaines années environ 10% des réserves enfouies dans le sous-sol des eaux profondes de la mer d’Okhotsk grâce au projet Sakhalin II. Ce développement pétrolier et gazier nécessitera la construction de trois plateformes pétrolières et d’un pipeline reliant la côte Nord Est à une usine de production de gaz naturel liquéfié (GNL) construite au sud de l’île pour un coût proche de 20 milliards de dollars. "Compte tenu de sa taille et de sa complexité, Sakhalin II est un investissement stratégique et un projet pilote pour la compréhension des challenges auxquels feront face les futurs projets d’extraction d’hydrocarbures, offshore ou non, dans les régions arctiques de Russie," considère Sakhalin Energy sur son site web. Cette vision pionnière s’accompagne également de la volonté d'incarner, à travers ce projet, une image de responsabilité environnementale et sociale. Une ambition qui ne semble pas tenir à l’épreuve des faits.

Des négligences environnementales

Depuis 2002, les équipes de la BERD vérifient les différents aspects économiques, environnementaux et sociaux de la construction de ce pipeline et ont contribué à l’élaboration de mesures d'atténuation des impacts. "Il est de notoriété publique qu’à son démarrage ce projet a eu des problèmes environnementaux, sociaux, sanitaires et de sécurité, analyse Mark King, le directeur environnement de la BERD. Mais avec le temps, l’entreprise a fait d’énormes progrès dans sa gestion de ces questions." Ces progrès se sont notamment traduits par une modification du tracé du pipeline sous-marin afin de l’éloigner des zones de reproduction des baleines grises occidentales, une espèce en voie d'extinction selon IUCN et qui ne compte plus que 125 adultes. Par ailleurs, un groupe d’experts indépendants chargés de vérifier le respect des procédures de construction lors du passage de rivières par le pipeline a été nommé. Cette prise en compte tardive des considérations environnementales est toutefois loin de satisfaire les ONG. "Bien que le projet soit déjà construit à 70%, Shell n'a publié une étude d'impact environnementale et sociale que très récemment, s’offusque Doug Norlen de l’ONG américaine Pacific Environment. C'est une violation flagrante des normes internationales en la matière, notamment celles de la BERD. Cette violation est irréversible : du fait de l'absence d'étude d'impact, d'énormes dégâts ont déjà été commis."

Pour illustrer leurs propos, les opposants au projet Sakhalin II citent notamment les dégradations environnementales qu’a subie la baie d’Aniva lors de la construction du terminal portuaire pour le transbordement du GNL. Afin de permettre l’accès des méthaniers au port, la profondeur des eaux de la baie a due être augmenté. Au lieu de rejeter la terre extraite en haute mer, Sakhaline Energy a préféré la solution plus économique d’un dépôt dans la baie. "Shell a publié les résultats de ses études scientifiques sur les populations de poissons dans la baie. Ils montrent que les impacts de ce rejet sont négligeables, cette vision est toutefois trompeuse et réductrice, rapporte Dmitry Lisitsyn de Sakhalin Watch Environment. Ces études ne prennent pas en compte les retombées sur les populations de fruits de mer et de mollusques. Ainsi avant ce rejet, des centaines de personnes se réunissaient sur les plages après un orage afin de récolter les coquilles Saint Jacques échouées sur le rivage. C’est aujourd’hui impossible car il n’y en a plus ! Compte tenu du cours mondial actuel de cette denrée, les retombées économique de cette négligence sont catastrophiques pour les communautés locales fortement dépendantes des revenus de la pêche."

Raccourcis sémantiques et synthèses trompeuses

Dans leur quête d’une reconnaissance internationale sur la responsabilité de leur projet, les dirigeants de Sakhaline Energy ont été à plusieurs reprises pris en flagrant délit de communication approximative, voir trompeuse. Si certaines prêtent à rire, comme la déclaration d’un porte parole de Shell sur un hypothétique feu vert donné par le conseil scientifique de l’IUCN à la campagne de travaux offshore pour 2006 qui fut rapidement réfuté par le directeur de l’institut dans un courrier au PDG l’entreprise, d’autres sont potentiellement plus lourdes de conséquences. L’entreprise est en effet suspectée d’avoir manipulé les résultats des observations des consultants indépendants contrôlant le respect des standards internationaux lors de la construction du pipeline en produisant sur son site des synthèses trompeuses à partir des rapports reçus. Matthew Bateson de Sakhalin Energy dément ces accusations et a déclaré à Reuters que "Les rapports reflètent les commentaires reçus des observateurs externes et l'Énergie Sakhalin n'a changé ou a supprimé aucun renseignements dans son rapport public concernant les activités de franchissement des rivières."

Pourtant, au travers de ces rapports, dont l’authenticité a été confirmée à The Observer et dont Novethic a pris connaissance, les observateurs indépendants rapportent un nombre conséquent de cas dans lesquels les protocoles environnementaux de construction n’ont pas été constatés. Dans le cas du passage de la rivière Bolotnaya, on peut ainsi lire dans une synthèse proposée par Sakhalin Energy "Lors du passage de la rivière Bolotnaya, le gravier n’était pas disponible sur le site" alors que le rapport indépendant mettait en lumière l’arrêt complet du flot de la rivière sur une durée de 6 jours sur une section d’au moins 200 mètres. "Cette information trompeuse délivrée aux investisseurs potentiels comme aux organisations environnementales pose la question de la confiance. Ceci était la dernière chance pour Shell de corriger leur copie sur Sakhalin II. Il semble qu’ils ont occulté la vérité, nous ne leur faisons donc désormais aucune confiance," réagit James Leaton du WWF UK.

Dans ce contexte, la BERD donnera-t-elle son aval à la demande de financement de 200 millions de dollars formulée par Sakhalin Energy ? Rien n’est encore sûr. Signe de son embarras, la banque fait traîner sa décision depuis plusieurs mois. Une chose est toutefois déjà acquise : en cas d’acceptation de cette demande de crédit, il est clair que la BERD risque de perdre toute crédibilité auprès des ONG environnementales. Une situation qui pourrait mettre également en péril les fondements des principes d’équateur.

Pierre-Marie Coupry
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