Le cuisant destin des farines animales

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Publié le 07-03-2003

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Depuis l'interdiction de leur commercialisation des milliers de tonnes de farines animales s'amoncellent des entrepôts dans l'attente de l'incinération. Tandis que l'Etat français souligne le caractère exemplaire des opérations, coordonnées par une mission interministérielle, les associations déplorent une procédure exclusivement tournée vers l'incinération.

" Dans l'esprit de M.Toutlemonde les farines animales n'existent plus puisque leur utilisation est interdite ". Le constat d'Annie Leroy, la coordinatrice des associations de riverains d'usines d'équarrissage, contraste singulièrement avec les faits. Interdiction ou pas, les activités de la filière viande produisent de facto 800 000 tonnes de farines animales chaque année. Et cette situation perdurera tant que les Français mangeront de la viande... Il y a d'abord 250 000 tonnes de farines dites " à haut risque ", provenant de cadavres d'animaux, de saisies sanitaires, ou encore de " matériaux à risque ". Cette dernière expression désigne les parties des animaux - telles que les yeux, la moelle ou les abats - susceptibles de transmettre le prion via la maladie ESB. Depuis décembre 1996, l'ensemble de ces farines à risque sont prises en charge par le SPE, le Service public d'équarrissage. Elles sont exclues de l'alimentation animale et doivent être détruites en flux tendus. Concrètement, elles prennent le chemin des fours d'incinération des cimenteries. Et y sont brûlées à des températures comprises entre 1500 et 2000°, entraînant la destruction des éventuels prions. S'y ajoutent les farines " non SPE " provenant des résidus de porcs, volailles et parties du bœuf aptes à l'alimentation mais non exploitées. Celles-ci représentent un total annuel de 550000 tonnes. Considérées " à bas risque " elles ont néanmoins été exclues de l'alimentation animale depuis novembre 2000, en l'absence de certitudes scientifiques et au nom du principe de précaution.

710000 tonnes stockées sur 27 sites

Parallèlement à cette interdiction, le gouvernement Jospin a mis sur pied une Mission interministérielle pour l'élimination des farines animales (Miefa), avec pour tâche de régler leur compte à ces encombrantes farines " non SPE ". " En fait, deux missions nous ont été confiées, rappelle Emmanuel Rébeillé-Borgella, à la Miefa. D'abord, stocker ces farines dans des conditions sanitaires et environnementales satisfaisantes. Ensuite, identifier les moyens de valoriser ou détruire ces farines, l'objectif n'étant pas de les stocker indéfiniment ". Encombrantes, celles-ci mobilisent en outre un budget de 325 millions d'euros par an. Car au prix de leur stockage s'ajoute celui de l'indemnisation par l'Etat des équarrisseurs, qui ont été amputés de leurs activités de commerce des farines. Conséquence, un trentaine de sites de stockage ont vu le jour, principalement dans l'est, le sud-ouest et le grand-ouest de la France. Des 1000 tonnes du site de Châteaubriant (Loire-Atlantique) aux 340 000 tonnes des quatre entrepôts de Rogerville (Seine-Maritime), un total de 710 000 tonnes sont stockées en France à ce jour, sous l'œil des préfets et des associations. Ces dernières sont d'ailleurs présentes auprès d'élus, de représentants des ministères concernés et de l'Ademe, au sein de la Cnisefa (Commission nationale pour l'information, le stockage et l'élimination des farines animales). Depuis plusieurs mois elles y débattent des décisions adoptées par la Miefa pour détruire et valoriser les farines.

Allemands et Belges mis à contribution

Première décision, confier aux cimentiers - qui brûlent déjà les farines SPE - une partie des farines non SPE. " Ceux-ci ont augmenté leurs capacités de traitement de 170 000 tonnes par an ", assure Paul Pegeaud, administrateur de l'association Eaux et rivières de Bretagne, et membre de la Cnisefa. Dans le même registre, une part croissante de farines est brûlée par des cimentiers allemands et belges, près de 40 000 tonnes à la fin 2002. Une deuxième décision, prise en 2001, a permis de réutiliser annuellement 120 000 tonnes de farines non bovines dans l'alimentation des animaux de compagnie (" petfood "). Restent donc à détruire 270 000 tonnes par an, auxquelles s'ajoutent les 710 000 tonnes stockées. C'est l'objet d'une troisième décision. En octobre 2002 le gouvernement a lancé un appel d'offre pour la création de quatre incinérateurs d'une capacité totale de 220 000 tonnes annuelles, à Laneuville (Meurthe-et-Moselle), Melle (Deux-Sèvres), Mortagne-au-Perche (Orne) et Cornillé (Ille-et- Vilainee). L'investissement total est chiffré à 200 millions d'euros. L'Etat propose une subvention de 26 millions d'euros pour leur construction, ainsi qu'une aide à la destruction des farines, pour un montant de 51 millions d'euros d'ici à 2008. " Il s'agit d'incinérateurs de troisième génération, conformes aux normes européennes, et qui devraient être construits en 2004 ou 2005, précise Emmanuel Rébeillé-Borgella. En dehors de l'incinération il n'existe actuellement aucun procédé opérationnel satisfaisant ".

Alimentation animale ou incinération ?

Plusieurs associations contestent cette position. En premier lieu, à l'instar de France Nature Environnement, elles se demandent pourquoi les professionnels de l'incinération ont tous refusé de participer à l'appel d'offre, laissant la place aux équarrisseurs. Ensuite, elles redoutent que les farines ne suffisent pas à faire tourner ces incinérateurs à plein régime. " Dès lors, on peut craindre que ces incinérateurs soient alimentés par des ordures ménagères ", souligne Annie Leroy, la coordinatrice des associations de riverains des usines d'équarrissage. Enfin, soutient Paul Pegeaud, " un simple calcul montre que l'on peut parfaitement se passer de ces incinérateurs ". L'homme brandit un règlement européen qui autorisera de nouveau, dès mai 2003, l'utilisation croisée de farines de porcs et de volailles pour nourrir respectivement les volailles et les porcs. " Voilà un débouché permanent pour 370000 tonnes de farines par an, assure-t-il. Si l'on y ajoute les capacités croissantes des cimentiers, on liquide les stocks existants en quatre ans. Sans construire d'incinérateur ". Mathématiquement, le raisonnement tient la route. Mais il suppose d'expliquer aux Français que l'on peut réintroduire l'utilisation inter-espèces de certaines farines animales (volailles et porcs), puisque la Commission européenne l'autorise.

Walter Bouvais
© 2003 Novethic - Tous droits réservés
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