ExxonMobil, grand manipulateur d'informations sur les changements climatiques
Un rapport publié par un groupe d'experts américains montre comment le géant pétrolier a organisé et financé une campagne de désinformation sur les changements climatiques. ExxonMobil aurait distribué près de 16 millions de dollars entre 1998 et 2005 à un réseau composé d'une quarantaine de think tanks et de lobbystes. Si depuis peu, Exxon commence à admettre la réalité des changements climatiques, le retard qu'il a pris sur cette question fait douter ses plus grands actionnaires.
Intitulé "Smoke, Mirrors & Hot Air" ("Fumée, miroirs et air chaud" ), le rapport de l'Union of Concerned Scientists, un groupe d'experts environnementaux, a été publié début janvier aux Etats-Unis pour dénoncer la manipulation et le " négationnisme " orchestré par le leader pétrolier. Celui-ci a financé à hauteur de 16 millions de dollars -une goutte d'eau dans les 36 milliards de son résultat net annuel- 43 organismes chargés de manipuler l'information sur le réchauffement de la planète et nier les impacts des activités industrielles sur le climat. Dès 1989, Exxon participe au Global Climate Coalition, qui regroupe à l'époque d'autres multinationales Texaco, General Motors, Ford, British Petroleum...., qui ont depuis pris d'autres positions. Le but de la structure était alors de lutter contre le Protocole de Kyoto et la réduction des émissions de gaz à effet de serre, en constestant systématiquement les conclusions du GIEC (groupement interntional d'experts climatiques). Par la suite, Exxon fonde divers groupes de lobbying, comme le Competitive Enterprise Institute -à hauteur de 2 millions de dollars-, qui a récemment réalisé un spot télévisé vantant les bénéfices du dioxyde de carbone, "un gaz inoffensif, indispensable à la croissance des plantes", omettant d'ajouter que la forte concentration de C02 devenait en revanche nuisible à la vie terrestre...Autre organisme financé par Exxon, l'institut George C. Marshall a perçu 630 000 dollars pour soutenir les thèses scientifiques contestant les changements climatiques, dont celle de Patrick Michaels, professeur en sciences environnementales à l'Université de Virginie et climatologue de l'État de Virginie, membre lui-même d'une dizaine de groupes fondés par Exxon. De même, l'Annapolis Center for Science-Based Public Policy and Committee for a Constructive Tomorrow, autre think tank du réseau, a promu pour 300 000 dollars, les travaux de Sallie Baliunas, astrophysicienne qui avait conclu dans un article en 2003 que " les températures n'ont pas beaucoup varié durant ces derniers millénaires ". Bien que largement constées par la communauté scientifique, ces thèses ont continué à être soutenues et diffusées le plus largement possible...
Des méthodes semblables à celle de l'industrie du tabac
Les manipulations répétées d'ExxonMobil ont créé l'indignation de nombreuses personnalités scientifiques, comme récemment la Royal Society, première association de scientifiques Britanniques, qui a officiellement demandé au groupe pétrolier de cesser son soutien financier à ces organisations " présentant des informations inexactes et trompeuses ". Alden Mayer, directeur à l'Union of Concerned Scientists, explique que les méthodes utilisées par Exxon sont identiques à celles de l'industrie du tabac. "ExxonMobil a fabriqué de l'incertitude autour des causes humaines du réchauffement global, comme l'industrie du tabac a nié que son produit causait le cancer du poumon ", observe Alden Mayer. "Un doute entretenu par un investissement modeste mais efficace, pour retarder l'action de l'Etat à l'instar de 40 ans de résistance des cigarettiers. " Du reste, le rapport souligne que plusieurs lobbyistes de la cause du tabac ont œuvré pour la campagne d'Exxon. Steven Milloy , membre d'un groupe fondé par Philip Morris en 1993 dont le but était de nier le lien entre cancer et fumée passive, a participé au Global Climate Science Team crée par ExxonMobil, et a ensuite présidé le Free Enterprise Action Institute, financé en grande partie par le pétrolier...
Aujourd'hui, les auteurs du rapport appellent le Congrès, désormais à majorité démocrate, à entendre les dirigeants d'ExxonMobil à propos de cette manipulation, comme ils l'avaient fait pour l'industrie du tabac. Deux sénateurs, un démocrate et un républicain, ont déjà demandé au PDG d'Exxon de s'expliquer, mais le groupe rétorque que le rapport d'UCS est "une nouvelle tentative de souiller notre nom (...) et de tromper le public sur la position réelle de la compagnie. Il est clair aujourd'hui que les gaz à effet de serre sont un des facteurs du réchauffement climatique et que l'utilisation des énergies fossiles en est une des sources d'émission". Par ailleurs, Exxon soutient que "les organisations sponsorisées sont indépendantes".
Des actionnaires inquiets
Malgré cette hostilité, l'attitude du groupe a commencé depuis peu à évoluer. Exxon continue son lobbying anti-Kyoto mais reconnaît désormais " les risques posés par le changement climatique et leurs impacts potentiels sur les sociétés et les écosystèmes. " Rex W. Tillerson, président du groupe, explique ainsi qu'Exxon entend " continuer à améliorer les performances environnementales à travers des efforts accrus en matière d'efficacité énergétique et notamment à travers la diminution des émissions de gaz à effet de serre ".
Ce changement de posture ne suffit pas, cependant, à rassurer les investisseurs et actionnaires du groupe, de plus en plus inquiets. " Dans les faits, ExxonMobil est en train de massivement parier l'argent de ses actionnaires sur le fait que la dépendance mondiale au pétrole ne diminuera pas pendant des décennies, alors que ses concurrents prennent des mesures significatives pour s'adapter à un monde en pleine mutation, considère Denise L. Nappier, la trésorière de l'Etat du Connecticut. En tant qu'investisseurs, nous nous inquiétons du manque de préparation d'ExxonMobil aux besoins énergétiques futurs mais également du fait qu'elle risque d'être significativement dépassée par ses rivaux. " De même, Goldmann Sachs observait dans un rapport d'analyse sur le seceur pétrolier que le groupe n'avait publié aucun objectif de réduction de ses émissions de GES alors que ses trois principaux concurrents avaient tous atteint et dépassé les leurs. Le retard pris par Exxon a également conduit en mars 2006, 17 fonds de pensions américains contrôlant 110 millions d'actions de l'entreprise, à demander d'être reçus pour évoquer la stratégie du groupe sur ces questions. " Alors que l'Etat de Californie et les autres majors pétrolières avancent afin de réduire les risques induits par le changement climatique, ExxonMobil refuse obstinément de recevoir ses actionnaires ", s'est offusqué Steve Westly, un administrateur de Calpers. Cette pression ne semble toujours pas porter ses fruits. Exxon se concentre en effet sur deux technologies, l'hydrogène et la séquestration de carbone, sans toutefois investir de manière significative. Il ne consacre par ailleurs que 10 millions de dollars par an aux recherches sur les énergies renouvelables, soit 2,5% de son budget R&D ou l'équivalent du résultat net que l'entreprise réalise en 2h30...