Quel rôle pour les entreprises à Rio+20 ?

Planète \Rio+20

Publié le 19-06-2012

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Ban-ki-Moon (ONU) et Peter Voser (Shell) à davos, janvier 2012
Ban-ki-Moon (ONU) et Peter Voser (Shell) à davos, janvier 2012
UN Photo/Eskinder Debebe

Comment est-on passé du concept de «développement durable» à celui d'«économie verte» entre Rio 1992 et Rio+20 ? Sans doute en partie du fait de «l'influence grandissante des multinationales dans le système onusien», estiment de nombreuses ONG, dont les Amis de la terre international qui viennent de publier un rapport sur le sujet. A l'inverse, pour les entreprises, leur implication dans les négociations de Rio+20 est essentielle pour la mise en œuvre des orientations qui y seront prises.

« Les positions gouvernementales sont de plus en plus prises en otage par les intérêts privés des multinationales liées aux industries polluantes et autres milieux d’affaires qui cherchent à tirer profit de l'environnement, du climat et des crises financières», estime Nnimmo Bassey, le président des Amis de la Terre International (FoEI) à l'occasion de la sortie du dernier rapport de l’ONG « Reclaim the UN from corporate capture » (Délivrer l’ONU de l’influence des multinationales).

Au centre des critiques pour ce qui est du sommet Rio+20, la question de l’économie verte, encore et toujours. Car le concept se base notamment sur un rapport de 700 pages du PNUE paru en février 2011, le « Green economy report » dans lequel a largement participé un responsable de Deutsche bank, Pavan Sukdhev, également l’auteur du rapport TEEB sur la biodiversité (The Economics of Ecosystems & Biodiversity). Les ONG lui reprochent notamment d’avoir défendu une approche de « marchandisation de la nature », qui s'oppose à une éthique des « biens communs ». FoEI dénonce également des réunions à huis-clos de l’industrie avec les gouvernements et la société civile sur le thème de l’économie verte en amont de Rio+20 et soutenues par l’ONU ou encore le soutien du PNUD au prix « World Business and developpement awards » qui sera remis juste avant la Conférence de Rio+20 et qui n’est autre que du greenwashing selon FoEI. « Cette présence se manifeste également à travers la sponsorisation du sommet officiel ainsi que des activités organisées par le gouvernement brésilien : par exemple celles de l’Arena ambiental sont notamment sponsorisées par Michelin », constate, sur place, Juliette Renaud, chargée de campagne pour les Amis de la Terre.

Les entreprises présentes dans toutes les sphères onusiennes

Mais au-delà de Rio, c’est l’ensemble du système onusien qui fait de plus en plus la part aux multinationales, et notamment aux plus controversées comme Monsanto ou Shell, selon les Amis de la Terre, qui pointent ainsi du doigt 6 cas jugés emblématiques. Outre la question de l’économie verte mise en exergue à l’occasion de Rio+20, l’ONG dénonce l’initiative de Ban Ki Moon « Sustainable energy for all » (SE4ALL) où sont représentées des compagnies pétrolières et de charbon tandis que les consommateurs, les populations privés d’énergie, ou encore les coopératives d’énergie ne le sont pas. Sont également passés au crible: les liens entre la fondation de Bill Gates –trop liée à l’agrobusiness selon l’ONG- qui finance le Fonds international pour le développement de l’agriculture, l’implication de l’industrie des biotechnologies (OGM) dans la convention sur la diversité biologique ou celle des multinationales de l’eau dans l’élaboration des politiques d’accès à l’eau et à l’assainissement. FoEI souligne également le manque de sanctions  pour les entreprises qui ne respectent les engagements qu’elles prennent dans le cadre du Global Compact (ou Pacte mondial). Aussi, si l’ONU est toujours « l’espace démocratique le plus multilatéral » des institutions internationales, « il existe cependant de réelles préoccupations concernant l’influence grandissante des entreprises et des groupes de lobbying économiques au sein des Nations Unies », souligne le rapport.

Une tendance qui serait particulièrement visible depuis 10 ans, soit l’époque de la mise en place du Global Compact. En effet, selon FoEI, l’influence du monde économique se ressent de plus en plus dans les positions gouvernementales lors des négociations multilatérales, des représentants des entreprises dominent certains espaces de discussions et organes onusiens, d’autres représentants de l’ONU font des allers et retours dans la sphère privée, comme Yvo de Boer, ancien négociateur en chef de l’UNFCCC pour la Cop 15 devenu ambassadeur climat chez KPMG…Sans parler du fait que les agences onusiennes dépendent de plus en plus des financements du privé. On se souvient notamment d’une étude controversée du PNUE sur la marée noire au Nigeria financée par Shell (dans le cadre du principe du pollueur-payeur selon l'agence onusienne) même si celle-ci avait finalement pointé la responsabilité de la firme dans cette catastrophe écologique. 

Mobilisation des ONG

Les Amis de la Terre ne sont pas les seuls à dénoncer ce phénomène. Déjà en novembre dernier, l’Institut Polaris avait publié un rapport sur le sujet « Corporations, climate and the United Nations » et l’association Corparate europe observatory qui travaille sur les lobbys économiques en Europe s’est aussi exprimé sur le sujet. A l’initiative des Amis de la Terre et de 10 autres organisations, plus de 400 ONG à travers le monde ont d’ailleurs signé une déclaration commune . Et plus globalement, le sommet des peuples qui se déroule en parallèle de la conférence officielle, se veut le contre poids de ce lobbying. 

A Rio, le 19 juin est d’ailleurs une journée de mobilisation contre les entreprises pour dénoncer les impacts de certaines d’entre elles, en réponse au business day, organisée par le « Business Action for sustainable development ». Sur place, les entreprises qui intervenaient dans le cadre de la conférence « RIO +20 Corporate Sustainability Forum » organisée du 15 au 18 juin par le Global Compact ont aussi été regardées de près par les ONG. Le WWF a ainsi profité de l’intervention du Pdg du groupe Total, Christophe de Margerie, pour interpeller les salariés sur les dangers de l’exploitation pétrolière dans le parc naturel Virunga en RDC où Total dispose d’un permis d’exploration. « On ne peut pas d’un côté adhérer au Global Compact et ainsi prendre l’engagement de respecter ses principes 7, 8 et 9 sur la responsabilité environnementale, et de l’autre, refuser de s’engager publiquement à ne jamais pénétrer dans aucun site du patrimoine de l’UNESCO – autre entité des Nations Unies », dénonce ainsi le WWF. De leur côté, Amnesty International et Human Rights Watch ont signé une déclaration commune adressée aux ministres de l'Environnement et des Affaires étrangères réunis à Rio pour demander à ce que le développement durable soit basé sur le respect des droits humains. Les deux ONG les prient notamment de réaffirmer le rôle des entreprises en la matière en leur rappelant les violations des droits humains commises dans des projets d'infrastructure entrepris au nom du développement. Ils soulignent aussi le comportement d'industries minières qui ont chassé des peuples autochtones de leurs territoires ancestraux, ainsi que les politiques de développement qui ont abouti à l'expropriation forcée de certaines populations figurant parmi les plus pauvres.

Un engagement « essentiel » selon les entreprises

Pour autant, « il ne faut pas céder à un discours un peu trop manichéen contre les « méchantes entreprises ». Evidemment, il y a des prédateurs et il faut lutter contre les dérives du système mais les entreprises ont également leur rôle à jouer », estime Gilles Bérhault, président du Comité d'orientation du Club France Rio+20 où sont réunis ONG (Green Cross France et territoires, la Fondation Nicolas Hulot, France Nature environnement…), entreprises et associations d’entreprises (GDF Suez, Veolia environnement, Suez environnement, CGPME, Medef, Orée etc.) ainsi que des collectivités locales. « Le Club est justement né de cette idée qu’il est important d’apprendre à se connaître et à collaborer pour permettre l’émergence d’une gouvernance mondiale capable de gérer le bien commun. Si l’on veut réussir, tous les niveaux doivent être impliqués, par le biais des gouvernements, des collectivités locales, des entreprises, comme des citoyens. Au niveau du Club France, la cohabitation a plutôt bien fonctionné. D’ailleurs nous participons aussi au Sommet des peuples. »

Quant aux entreprises, elles défendent leur présence à Rio. « Il est absolument essentiel que les dirigeants d'entreprises soient impliqués dans le dialogue sur le développement durable, a ainsi déclaré Timothy Wall, le porte-parole du forum “Corporate Sustainability Forum” qui vise à susciter des partenariats public-privé et à encourager les contributions des entreprises en vue d'un avenir durable. Cette dernière n’est pas contre une régulation. Les entreprises aiment connaître les règles du jeu. Celles qui sont responsables ne craignent pas les sanctions prises contre les comportements dommageables pour l’environnement mais souhaitent des incitations qui les poussent à adopter un comportement respectueux de l’environnement et à combattre la pauvreté. »

De même, selon Bruno Lafont, le Pdg de Lafarge, « les gouvernements ont un rôle à jouer pour élaborer les politiques de développement durable mais les entreprises sont les courroies de transmission. C’est elles qui mettent en œuvre les politiques telles que la réduction des gaz à effet de serre. Lafarge est une entreprise responsable donc il est normal que l’on s’intéresse à Rio+20 », explique-t-il. Le groupe déjà présent au sommet de la Terre en 1992 a ainsi soumis 12 engagements au titre de la contribution des entreprises à Rio+20. Mais Lafarge entend bien aussi profiter de Rio pour « transformer la contrainte en opportunité », précise le Pdg, qui a annoncé le 15 juin vouloir générer un chiffre d’affaires de 3 milliards d’euros (20% du CA actuel du groupe) en produits et services « durables ».

Béatrice Héraud
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