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Depuis deux ans, Alexandre Anderson ne met plus les pieds dans sa barque. Trop compliqué et surtout trop dangereux. Chez lui, à Magé, petite bourgade au nord de la baie de Guanabara, loin du touristique Pain de sucre et de la plage de Copacabana, ce pêcheur vit sous la protection de deux policiers armés, 24H sur 24. Une "faveur" que l'Etat brésilien accorde à quelques courageux militants qui se battent pour la défense des droits de l'homme dans le pays, au péril de leur vie. Depuis qu'il mène une lutte sans merci contre les installations des grandes compagnies pétrolières qui polluent la baie, ce militant, président de l’association « Les Hommes de la mer », a déjà été victime de six tentatives d'assassinat de la part d'hommes de main à la solde d'entrepreneurs peu scrupuleux. Aucune enquête n'a été ouverte. La municipalité préfère fermer les yeux. Privé de son gagne pain, Alexandre consacre désormais tout son temps à militer pour la survie de la pêche artisanale, dans des conférences ou sur internet. « Peut-être que je vais mourir sans connaitre 5% de mes ennemis. Les ennemis invisibles, c'est cette entreprise qui veut faire ce chantier ici et gagner beaucoup d'argent, c'est cette entreprise qui exécute un service pour cette autre entreprise et qui a perdu de l'argent à cause de nos manifestations, c'est Petrobras qui voudrait faire de toute la baie une raffinerie », raconte le pêcheur.
Situation extrême, l’histoire d’Alexandre symbolise pour autant la destruction d’une des plus belles baies du monde, et avec elle la mort lente de centaines de pêcheurs artisanaux. D’après l’étude de géographes, le volume de la pêche a diminué de 80% depuis la fin des années 90. Les familles, elles, ne sont plus que 6 à 9000 à vivre de la pêche, contre 23000 à l’époque.
Poubelle à ciel ouvert Égouts non traités, ordures... l'eau sert de poubelle aux 10 millions d'habitants de la métropole. Depuis 20 ans, plus d’un milliard de réais ont été investis dans un programme de dépollution de la baie, sans résultats. Corruption, incurie, manque de coordination, les maux du Brésil sont bien connus. De rares stations de traitement ont bien été construites mais faute de raccordement, elles ne fonctionnent qu’à moitié ou pas du tout. 20000 litres d’eaux usées se déversent encore chaque seconde dans la baie. « Nous sommes au 21ème siècle et on traite nos fleuves, nos lacs, notre baie comme si nous étions au 17 ou 18ème siècle, c’est-à-dire qu’on jette nos égouts dans ces eaux sans aucun traitement », déplore le biologiste Mario Moscatelli, qui effectue depuis 15 ans des relevés de la pollution des eaux.
David contre Goliath
Aujourd’hui la baie est si polluée que les pêcheurs ramassent plus de détritus que de poissons. Mais pire que ce type de pollution, le véritable ennemi d’Alexandre et de ses compagnons s’appelle Petrobras. En 2000 déjà, une fuite de 1,3 million de litres de pétrole suite à la rupture d’une pipeline du géant pétrolier brésilien a fait disparaître des dizaines d’espèces et laissé des zones de végétation entièrement mortes. Depuis, la construction de nouvelles plate-formes, de complexes de stockage flambant neufs, de raffineries titanesques, de pipelines et de gazoduc achève de tuer les pêcheurs à petit feu. A mesure que grossit le colosse administré par le gouvernement brésilien, la surface de pêche diminue, grignotée par les aires réservées mises en place autour des installations. « La baie va appartenir à Petrobras, la baie est déjà Petrobras, le gouvernement est Petrobras, tout est Petrobras, tous les bénéfices », se désole Pelé, l’adjoint d’Alexandre au syndicat. Les constructions sont la plupart du temps l’oeuvre de compagnies contractées par Petrobras. Pour les pêcheurs de la baie, la situation a quelque chose d’ironique : Rio qui accueille le sommet sur le futur de la planète est cette même ville qui ouvre grand ses portes à toute une série de mégaprojets dans la ligne opposée au discours officiel sur « l’économie verte ». Rien d’étonnant donc à ce que Rio +20 résonne pour eux comme une grande mascarade. « L'économie verte pour qui? Cela favorise seulement le grand capital. Ici il y a des raffineries, des canaux mais où est le développement ? L’hôpital, l’école sont précaires, les routes ne sont pas goudronnées, et personne ne travaille dans le pétrole. On a seulement les répercussions négatives. Quand ils gagnent de l’argent, on gagne la pollution, quand ils construisent une nouvelle raffinerie, on doit déménager pour plus petit. Et je ne parle pas seulement d’ici, mais des pêcheurs de l’état voisin, des communautés en Amazonie, en Equateur, partout où Petrobras est là. Ils parlent d’une responsabilité socio environnementale. Mais où est-elle ? Sur Mars, sur la lune ? » Alexandre ne se fait guère d’illusions. La baie de son enfance va disparaître. L’avancée est inexorable. Mais au moins a-t-il l’espoir de ménager la fin la moins douloureuse possible pour les pêcheurs. Obtenir des indemnités serait déjà un bon début.
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