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Il n'y a pas si longtemps, les pêcheurs crevettiers guyanais dressaient quotidiennement ce même constat : pour un kilo de crevettes, le filet ramenait en moyenne 9 kg de pêches accessoires, parmi lesquels des poissons sans aucune valeur économique, et des tortues marines venues pondre sur les côtes deux mois par an. « On ne peut plus continuer à pêcher comme ça », désespérait alors Antony Ellis, marin-pêcheurs depuis vingt ans. « Une fois que l'on a trié les crevettes, on rejette à l'eau des quantités de tortues et de poissons morts. Si rien ne change, ces espèces auront bientôt disparu des eaux guyanaises. » Un système de pêche importé des États-Unis Ces pratiques de pêches crevettières appartiennent heureusement à un autre temps. L'adoption du dispositif « TED » (pour Turtle Excluder Device), élaboré par des chercheurs américains à la fin des années quatre-vingt, a en effet révolutionné l'activité en Guyane. Le concept est simple : une grille fixée à l'intérieur du filet empêche les tortues marines et autres gros poissons de poursuivre leur course vers le fond du chalut. Ainsi bloqués, ils remontent vers une trappe, par laquelle ils s'extraient du filet et retrouvent leur liberté. De fait, les bénéfices du dispositif TED sont multiples : outre la protection de la biodiversité marine, il optimise le temps de travail des marins-pêcheurs sur le pont (qui ont moins d'espèces à trier pour récupérer les crevettes) et préserve le stock de poissons pêchés par les fileyeurs côtiers, méthode qui consiste à déposer des filets et à les relever ensuite. Initialement conçu pour limiter les captures accidentelles de tortues marines, ce système a largement fait ses preuves en Amérique Centrale et en Amérique Latine. Au point que les États-Unis, plus gros consommateurs de crevettes au monde, conditionnent l'importation de crevettes sauvages à l'utilisation du TED. Dans un premier temps, ce passage en force, « à l'américaine », a fortement déplu aux pêcheurs guyanais, peu enclins à se voir imposer quoi que ce soit de la part des États-Unis. Mais sous l’impulsion du WWF et de quelques pionniers, la profession s’est convertie peu à peu au dispositif.
Les tortues luths toujours menacées
D'après le WWF, au moins 30 000 tortues luths sont prises dans les mailles des chalutiers de l'Atlantique chaque année. L'espèce a d'ailleurs quasiment disparu des eaux péruviennes et costariciennes, du fait des activités humaines. En Guyane, 2000 femelles viennent pondre sur les plages chaque année. Avant d'adopter le TED, les pêcheurs guyanais en capturaient près d'un millier par an... Et si le système TED a quasiment réduit à zéro les captures de tortues luths par les crevettiers, d'autres menaces pèsent encore sur l'espèce : filets côtiers, braconnage pour la vente des œufs au Surinam voisin, sac plastiques qu'elles confondent avec des méduses, etc.
Un label pour valoriser la démarche et relancer la filière ?
Non-contents d'adopter le système TED, les pêcheurs guyanais se sont d'ailleurs lancés dans une véritable démarche de progrès continu de la filière. Dans le cadre d'un programme collaboratif avec l'Ifremer et le WWF, le Comité régional des pêches maritimes de Guyane a conçu une version améliorée du dispositif, baptisée T-TED (pour Trash and Turtle Excluder Device), qui réduit de 25 à 40% le taux de pêches accessoires (versus 6% pour le TED). De sorte qu'aujourd'hui, les experts américains de la National Oceanic and Atmospheric Administration prônent l'adoption du T-TED aux États-Unis. Depuis le 1er janvier 2010, l'utilisation du T-TED est obligatoire en Guyane. « Ce sont les professionnels eux-mêmes qui ont pris une délibération pour imposer le T-TED », assure la Direction régionale des affaires maritimes. « L'inter-profession espère désormais valoriser son initiative par l'obtention du label MSC *», explique Laurent Kelle, responsable du WWF Guyane. « Le consommateur est le dernier acteur qui reste à associer dans cette démarche de progrès continu. Il doit savoir que tous ces acteurs ont fait des efforts pour lui permettre d'acheter un produit de qualité, dont l'impact sur l'environnement a diminué.» La labellisation permettra-t-elle de redynamiser la filière ? Fragilisées par la concurrence de l'aquaculture et les hausses du prix du carburant, les trois dernières pêcheries crevettières qui se partagent le marché comptent plus que jamais sur l'étiquette MSC pour enrayer la spirale du déclin. D'après l'Ifremer, la production annuelle a chuté de 73% entre 1989 et 2010... * Marine Stewardship Council
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