ONG et pêcheurs artisanaux dans le même bateau

Planète \Ressources naturelles \Pêche

Publié le 02-07-2012

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Marc Sambi

Alors que se discute la réforme de la politique commune de la pêche de l'Union européenne, les petits pêcheurs artisanaux veulent faire entendre leur voix. Car s'ils représentent près de 50% des marins et 80% de la flotte française, ils restent absents des grandes instances décisionnaires. Deux associations locales viennent donc de lancer un appel à la création d'une plateforme nationale, soutenus par Greenpeace et le WWF qui y voient la possibilité de promouvoir un modèle de pêche responsable.

L’alliance peut paraître surprenante, inattendue. Elle est « remarquable », préfère la qualifier Hélène Bourges, chargée des campagnes Océans de Greenpeace. Pêcheurs et ONG environnementales n’ont en effet pas l’habitude de donner conférence de presse commune. Encore moins de signer ensemble des déclarations. « Cela permet de sortir du cliché : "ONG : amis des poissons, ennemis des pêcheurs", que l’on nous colle régulièrement. Nous n’avons jamais dit que l’océan devait être indemne de toute activité mais nous promouvons une pêche responsable, que pratiquent justement les pêcheurs artisanaux », explique Elise Pêtre, chargée de projet pêche durable au WWF. « Ce n’est pas un mariage naturel mais le constat est simple : nous travaillons depuis des années avec eux sur le terrain mais leur message n’est porté ni par les représentants officiels des pêcheurs, ni par les représentants des Etats qui négocient la politique commune de pêche. Or, parler des pêcheurs et de la pêche en général est un peu simpliste », ajoute Hélène Bourges.

La pêche industrielle "responsable" moins consensuelle

Si ONG et pêcheurs artisanaux peuvent se mettre d’accord sur des valeurs communes, la question est bien plus épineuse concernant la pêche industrielle, même pour les pêcheries qui s’affichent comme « responsables ». Ainsi, le label MSC (marine stewardship council) divise le WWF -qui en est à l’origine avec Unilever- et Greenpeace, qui le considère comme du « greenwashing ». Et du côté des armateurs, la méfiance est réciproque. Pour Patrick Soisson, PDG de la Compagnie des pêches de Saint Malo (3 navires, 100 marins et officiers) qui après avoir décroché le label MSC pour le lieu noir en 2011 a récemment obtenu le label MSC pour le cabillaud, « l’image véhiculée par les ONG comme Greenpeace sur la pêche n’a rien à voir avec la réalité ». Quant à l’initiative « France filière pêche » créée à l’initiative de la grande distribution pour promouvoir les pratiques durables et responsables de toute la filière, elle ne fait pas non plus l’unanimité ni chez les petits pêcheurs, ni chez les ONG. Il faut dire que le récent désaveu de l’autorité de régulation professionnelle de la publicité, concernant la communication d’Intermarché sur la pêche durable, incite à la plus grande prudence. Dans une décision du mois de juin, l’ARPP –saisie par Bloom, association de conservation marine- a en effet demandé au groupe Les Mousquetaires de retirer ses slogans présentant les pratiques de sa flotte –Scapêche- comme durable, logo maison –ressemblant étrangement à celui du MSC- à l’appui…

Une pêche responsable

Car loin de la pêche industrielle, qui se pratique sur des navires de 50 mètres et plus, avec une vingtaine de marins sur des missions de plusieurs semaines parfois, la pêche artisanale, c’est le plus souvent « un homme, un bateau, un jour de pêche », explique Elise Pêtre. Si la définition légale va jusqu’à un bateau de 24 mètres, les signataires de la déclaration ont eux leur propre définition : un maximum de 3 marins sur un bateau de 12 mètres pour une pêche quotidienne réalisée par des lignes, casiers, filets ou pièges. « Nous ne sommes pas dans une logique de productivité mais de qualité et d’investissement raisonné, d’accès à la ressource et de valorisation de notre pêche », précise ainsi Gwen Pennarun, de l’association des ligneurs de la Pointe de Bretagne. Depuis des années, l’association pratique ainsi un arrêt biologique volontaire d’un mois de la pêche du bar pour permettre à l’espèce de se reposer et, pour valoriser ses produits, elle a mis en place un système d’étiquettes permettant une traçabilité complète du poisson pour le consommateur (il suffit de renseigner la référence du produit sur le site internet), explique-t-il.

Certes, les deux parties en conviennent, elles ne sont pas d’accord sur tout mais elles ont en commun l’objectif de préservation de la ressource. « Nous déclarons notre attachement à la protection de notre environnement marin, condition nécessaire à la continuité de notre activité et donc à l’accès des produits de la mer comme source d’alimentation » clament haut et fort les petits pêcheurs artisanaux dans une « Déclaration de la petite pêche artisanale française ». La première pierre, espèrent-ils, de la plateforme nationale des petits pêcheurs artisanaux qu’ils appellent de leurs vœux et qui est soutenue par le WWF et Greenpeace.

Un manque de représentativité

Car si les pêcheurs artisanaux représentent environ 4 500 emplois, soit près de la moitié des marins pêcheurs français, plus de 80% des bateaux de pêche et environ 35 % des tonnages, ils restent « absents des instances décisionnaires nationales et européennes », regrette Anne-Marie Vergez, patron pêcheur du Nahikari de Saint-Jean-de-Luz. Une absence qui s’explique en partie par la difficulté à fédérer ce monde hétéroclite, qui dispose de peu de temps et de moyens pour s’organiser. Ainsi, alors même que le Languedoc est traditionnellement organisé en prud’homies –organisations de pêcheurs méditerranéens pour régler les conflits du secteur – le premier « syndicat des petits métiers » (autre nom de la petite pêche artisanale) a vu le jour il y a deux ans seulement. « Même au niveau local, les prud’homies ne nous entendaient plus. Aujourd’hui, nous sommes près de 400 pêcheurs dans le syndicat mais cela n’a pas été facile de regrouper tout le monde », affirme Frédéric Reste, président du Syndicats des petits métiers du Languedoc-Roussillon. Pour l’instant, les premiers signataires de la déclaration (Méditerranée et Bretagne) représentent environ 500 pêcheurs. Reste à fédérer les autres zones : la Vendée, la Normandie, l’Outre-mer, etc. « Nous savons que les problématiques seront différentes selon les régions et que nous aurons donc à travailler sur nos revendications », concède Gilles Bernard, de l’association des ligneurs de la Pointe de Bretagne. Ils ont quatre ans pour le faire avant les prochaines élections professionnelles organisées au niveau national.

Mais l’enjeu est loin de se limiter à l’Hexagone. Car c’est au niveau européen que se décide la politique commune de pêche. Et c’est en ce moment que se négocie la réforme. « Elle a lieu tous les dix ans, il s’agit de ne pas rater le coche car il y a urgence. Urgence écologique car le 3/4 des stocks de poissons de la zone européenne est surexploité ou en passe de l’être. Et urgence économique et sociale dans un contexte de crise », estime Elise Pêtre. Or, les petits pêcheurs artisanaux n’ont pas plus le droit à la parole qu’au niveau national… Cependant, l’initiative française de création de plateforme est loin d’être isolée : une même démarche a été mise en place dans d’autres pays, en Italie, en Espagne ou au Royaume-Uni. « La dynamique est en marche », note ainsi le vice-président du syndicat des petits métiers du Languedoc-Roussillon, Guy Vaudo, qui a participé à une rencontre internationale des petits pêcheurs organisée au Danemark par l’association PUGAD.

Béatrice Héraud
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