« Il faut revoir notre façon d'exploiter les océans »

Planète \Ressources naturelles

Publié le 08-06-2012

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Les océans couvrent les 2/3 de la surface de la terre, produisent la moitié de l'oxygène, régulent le climat et sont la source principale de protéines du tiers de la population mondiale. Mais aujourd'hui plus de 400 zones marines sont considérées comme biologiquement mortes et 60% des grands écosystèmes marins ont été dégradés ou surexploités. Pour concilier la protection des océans et leur exploitation, des experts se retrouvaient le 4 juin pour la troisième édition de la Monaco Blue Initiative. Entretien avec Olivier Dufourneaud, chargé de mission pour la politique de protection des océans à l'institut océanographique-Fondation Albert 1er, Prince de Monaco.

Novethic. La Monaco Blue Initiative*, qui se tenait le 4 juin, est un rendez-vous international de réflexion sur la protection des océans. Comment qualifieriez-vous la situation des océans aujourd’hui ?

Olivier Dufourneaud. L’état des océans pose de plus en plus question. Le constat est chaque jour plus clair : nous sommes désormais capables d’exploiter l’ensemble ou presque des ressources des océans, que ce soient les poissons que l’on va chercher de plus en plus loin des lieux de consommation, en haute mer et dans les grandes profondeurs, ou les ressources énergétiques comme le pétrole et très bientôt les minerais des grands fonds. Notre appétit n’est plus limité par la technique. En parallèle, les ressources s’épuisent à un rythme plus qu’inquiétant. Il est absolument nécessaire de trouver les moyens de réguler notre appétit et de revoir la façon dont on mène notre exploitation des océans. Il est indispensable que l’on remette en première ligne la préservation de la ressource et non son utilisation sauvage comme on a encore trop tendance à le voir.
Face à ce constat, le rythme de la réponse apportée est aujourd’hui loin d’être satisfaisant. Par exemple, on parle beaucoup des aires marines protégées mais on est très loin des engagements internationaux. Un chiffre parlant : les aires marines protégées ne concernent que 1,5% des océans alors que l’objectif a été fixé à 10% en 2020. L’atteindre est complètement illusoire. D’autant plus que les dernières grandes aires qui se sont créées l’ont été dans des territoires d’outre-mer quasiment inhabités et où l’activité économique reste faible, ce qui en réduit la portée. D’où la création de la Monaco Blue Initiative, dont l’objectif est de repenser -avec de nombreux experts, des acteurs politiques et de terrain- la façon dont on prend en compte le problème et de lancer une nouvelle dynamique.

Qu’est ce qui freine le développement de ces aires marines protégées ? Le développement économique ?

Il y a avant tout je pense, une difficulté des différents acteurs à se mettre autour d’une table. C’est ce que nous avons tenté de faire avec la Monaco Blue Initiative avec des décideurs politiques -comme le président des Kiribati, le prince de Monaco, des représentants des gouvernements japonais et australiens, qui nous ont fait part de leur expériences- mais aussi des industriels de l’aquaculture de la pêche. On sent bien aujourd’hui une incompréhension, une inquiétude de la part des acteurs économiques qui craignent une interdiction de leurs activités. Ce que l’on essaye de montrer, c’est que la seule porte de sortie, c’est de réconcilier un dispositif règlementaire de protection de l’environnement avec l’activité économique. Il n’est pas question d’arrêter toute utilisation des océans mais il faut articuler des zones très préservées couvrant notamment les écosystèmes les plus significatifs, avec des activités économiques, sous réserve qu’elles soient bien gérées. C’est cet équilibre, ce dialogue, qui est au cœur des débats.
Pour ce faire, il est extrêmement important que le dialogue se fasse au niveau local. Pour définir les aires marines protégées par exemple, il faut éviter des démarches autoritaires, formelles, pour revenir aux fondamentaux, c'est-à-dire à l’établissement préalable d’un état des lieux avec l’ensemble des acteurs économiques et des populations locales pour comprendre les pratiques et les intérêts de chacun (certaines activités, exercées de façon traditionnelles sont relativement bien gérées) pour identifier des pistes concrètes. Ensuite il faut établir à un cadre règlementaire, qui lui doit être porté à un niveau national ou international, pour définir les règles et mettre en place des aires marines protégées qui soient bien respectées.

Celles qui sont mises en place ont-elles déjà pu faire preuve de leur efficacité ?

C’est très variable en fonction des démarches. Certaines sont purement formelles et n’apportent pas grand-chose mais nous avons également des retours scientifiques sur certaines aires qui montrent leur efficacité, par exemple sur la reconstitution des ressources halieutiques. Ainsi, les îles Kiribati qui ont fondé toute leur économie sur la pêche et le tourisme, ont mis en place une aire maritime protégée très importante qui leur permet de protéger d’un coup plus de 10% de leur zone économique exclusive. Cela a un impact à la fois local, sur la protection des réserves de poissons, ce qui leur assure une subsistance et une activité économique à long terme, mais aussi un intérêt plus global, de protection des écosystèmes emblématiques comme les monts sous-marins, très nombreux à cet endroit là et qui sont une référence sur l’impact du changement climatique sur les écosystèmes. Pour financer ce service à l’humanité, ils souhaitent mettre en place un système de financement international.

Cette année, deux évènements internationaux vont mettre sur la table la question de la gestion des océans ; dans quelques jours, ce sera Rio+20 et en décembre, la conférence des Nations Unies à l’occasion des 30 ans de la Convention de Montego bay sur le droit de la mer. Qu’en attendez-vous ?

Rio+20 doit avant tout être une impulsion pour fixer les grandes priorités et l’agenda international. C’est un rendez-vous qui ne doit pas être raté. Nous attendons une prise en compte du problème et une direction pour que l’on puisse avoir des pistes d’actions pour réconcilier la protection de l’environnement et de l’activité économique. Pour l’instant, cette prise en compte reste assez sommaire mais il est tout de même fait mention de la protection des océans et notamment de la haute mer, ce qui est déjà un premier pas.
Ensuite, il faudra avancer au niveau règlementaire, particulièrement sur la question de la haute mer où là on a besoin de revoir complètement le cadre règlementaire pour permettre la création d’aires marines protégées en haute mer. La haute mer fait l’objet de règlementations internationales complètement morcelées (sur la pêche, la navigation, l’exploitation, etc.) et souvent difficiles à appliquer et à coordonner pour avoir une protection globale d’un site. Il est aujourd’hui essentiel d’établir une capacité à avoir une approche règlementaire intégrée en haute mer pour créer des aires marines protégées.


*La Monaco Blue Initiative, est un think-tank créé à l'initiative de S.A.S. le Prince Albert II de Monaco et animé par la Fondation Prince Albert II et l'Institut océanographique. Le 4 juin, la troisième édition se tenait à Yéosu  en Corée du Sud.

Propos recueillis par Béatrice Héraud
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