« La place de l'environnement dans la politique est cyclique »

Planète \Institutions \Présidentielle 2012

Publié le 23-01-2012

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A quelque mois de l'élection présidentielle, l'environnement peine à s'intégrer dans la campagne. Pourtant, en 2007, il était l'un des thèmes prépondérants, considéré comme porteur par de nombreux candidats. Daniel Boy, politologue, spécialiste des mouvements écologistes au CEVIPOF, nous décrypte la place occupée par ce thème dans les dernières campagnes présidentielles.

Novethic. Dès 1974, on voit apparaître un candidat écologiste : l’agronome René Dumont. Cette élection marque-t-elle l’entrée du thème de l’écologie dans les élections Présidentielles ?

Daniel Boy. Oui, clairement. Avant, c’est un peu anecdotique. Il faut se souvenir que le début des années 70, c’est le début de la prise de conscience de l’environnement  avec la conférence de Stockholm (1972), le naufrage du Torrey canyon (1967), la création du 1er journal écologique « la Gueule ouverte » (1972)… En 1973, lors des élections législatives, les membres des associations environnementales -essentiellement les Amis de la terre à l’époque- consultent les différents candidats pour savoir ce qu’ils pensent de l’environnement. Ils sont tellement déçus du résultat- personne ne s’occupe de l’environnement- qu’ils décident de propulser un candidat à l’élection présidentielle avec l’idée que c’est un porte-voix extraordinaire. Cette candidature est donc le résultat d’une grande déception.  

A l’époque, le thème ne semble pas vraiment attirer les foules puisque René Dumont obtiendra un score de 1,3%. Comment amène-t-il le sujet dans la campagne ?

D’un côté, c’est un peu ringard et vieilli sur la forme. Regardez les archives : on y voit René Dumont avec son pull rouge et son verre d’eau avec en toile de fond les fumées noires de Paris en parlant de pollution. Mais dans le fond, sa parole est assez actuelle. Quand on écoute Dumont, il est assez dans la ligne des Ecolos d’aujourd’hui, car il traite à la fois du social, des pays en développement (qu’il connaît bien en tant qu’agronome), de l’épuisement des ressources naturelles et aussi de la rareté et de l’importance de l’eau, qui est un de ses thèmes de prédilection. Il manque seulement le thème du changement climatique qui est arrivé bien plus tard.

Suite à cette candidature, il y aura toujours un représentant de l’écologie en campagne présidentielle. Mais il faut cependant faire un grand saut de le temps, jusqu’en 2007, pour que l’environnement ait une place majeure dans les thèmes de campagne de la présidentielle. Comment l’expliquer ?

2007 est un cas un peu particulier. A chaque campagne, les candidats ont toujours essayé de porter le sujet mais sans véritable succès. Il y a deux manières de faire entrer l’environnement dans la campagne électorale : la manière partisane et la manière associative. La première voie, celle de créer un parti (Les Verts en 1984), n’a pas été un très grand succès. Car le seul moment où ils arrivent à faire partie d’une majorité, c’est lors de la cohabitation de 1997, avec « la gauche plurielle ». Ils rentrent dans le gouvernement Jospin par le biais de Dominique Voynet à l’Environnement mais, comme ils n’ont fait qu’un tout petit score de 5% aux législatives, leur poids dans le gouvernement est extrêmement faible. Ils obtiennent  seulement ce qu’ils avaient signé au moment du programme et pas plus, c'est-à-dire l’arrêt de la centrale de Creys Malville (Superphenix), du canal Rhin-Rhône, une diminution des contrats sur La Hague qui ne sera jamais appliquée… Dominique Voynet puis Yves Cochet vont en fait passer leurs années au ministère à régler des affaires qui ne les intéressent pas plus que ça. Ils auront aussi beaucoup d’ennuis avec la chasse, Natura 2000, Etc. Et on fond, on ne les verra pas.

Les associations vont donc s'engouffrer dans le créneau?

L’autre voie est celle du lobbying par les associations, c’est une voie qui s’exerce de façon permanente et pas seulement au niveau des élections évidemment. En 2007, elles ont cependant essayé quelque chose de nouveau, c'est-à-dire d’entrer carrément sur le terrain électoral. On peut l’expliquer en partie par la conjoncture de 2006, la prise de conscience du changement climatique avec la sortie à l’automne, du film d’Al Gore, une Vérité qui dérange. Et il y a aussi un constat par les associations, qu’au fond, sur les dossiers importants, Les Verts n’ont pas beaucoup avancé…Car ni sur le réchauffement climatique, ni sur les OGM, ni sur le nucléaire, les Verts n’ont été en pointe…Dans les trois cas ce sont les associations –Sortir du nucléaire, José Bové et les faucheurs, la fondation Nicolas Hulot (aujourd’hui fondation pour la Nature et pour l’Homme, ndlr)- qui ont obtenu des avancées. Il y a donc cette coalition d’associations qui se créé : l’Alliance pour la Planète, qui va tenter ce pari d’aller sur le terrain électoral en faisant pression sur les candidats. Jusqu’alors, comme pour tous les lobbies, les négociations étaient plutôt souterraines et ne venaient pas sur la place publique. Surtout, cela ne donnait pas grand choses au-delà des promesses. Là, les associations vont faire tout un système de notation et vont y aller au culot, en allant négocier directement avec les candidats. Et cela sera très médiatisé car on est dans une période haute de pression environnementale.

L’une des personnalités de ces associations, Nicolas Hulot, va même hésiter à se lancer comme candidat…

Oui, c’est quelque chose d’important car Hulot est très connu. C’est un personnage médiatique, très populaire. Un peu le nouveau Commandant Cousteau en quelque sorte. La coalition à laquelle appartient la fondation Hulot profite donc de son exposition médiatique, du suspense autour de sa candidature puis du Pacte Ecologique. C’est assez malin car cela mobilise. On va aussi voir ce spectacle assez extraordinaire où tous les candidats – et notamment Nicolas Sarkozy- vont défiler pour signer ce fameux pacte, comme des bons élèves. C’est du jamais vu ! Pour moi, il s’agit d’un moment historique. Du coup les associations en profitent pour négocier plusieurs choses et notamment le Grenelle de l’environnement. Et il se trouve que l’équipe de Nicolas Sarkozy est assez partante, alors même qu’il ne s’agit pas d’un thème traditionnel de la droite… Mais l’UMP va avoir une réaction très pragmatique : il y a peut-être des voix à prendre de ce côté-là…C’est un coup qui s’inscrit dans une conjoncture particulière et qui rencontre une offre politique !

Pour autant, si les associations occupent la scène médiatique et politique en 2007, Les Verts, eux, sont finalement assez peu présents. Dominique Voynet va faire un résultat relativement faible : 1,6%…

Effectivement. Ils font l’un des pires scores des Ecologistes. On est presque au niveau de Dumont en 1974 ! C’est un retour en arrière considérable. Il n’y a plus de Verts. Ils sont morts. Ils sont coincés car ils sont mal à l’aise avec les associations. Il ne faut pas oublier que les Amis de la Terre n’ont pas voulu aller chez les Verts. Officiellement les deux parties s’aiment beaucoup. Officieusement, il y a beaucoup de tensions car les deux voies sont en fait perçues comme contradictoires. Et en 2007, celle qui a été efficace, c’est celle des associations. Les Verts sont court-circuités. On leur reproche d’être plus sur le terrain sociétal qu’environnemental, de ne pas avoir su gérer les grands dossiers, d’être constamment engagés trop à gauche, etc. Et ils réagissent très mal à cela. Ils font ensuite un très mauvais score aux législatives puis reprendront du poil de la bête quand ils fondront Europe Ecologie-Les Verts en obtenant 16% aux européennes et 12 % aux régionales. Mais ça, c’est une autre histoire.

C’est donc un peu paradoxalement la droite qui à cette époque prend le leadership sur la question Ecologique ?

Oui car le PS est totalement hors du coup, tétanisé par cette affaire. La technique de Nicolas Sarkozy a pris totalement à contre pied les Verts et le PS. Je ne suis pas sûr que cela ait fait gagner beaucoup d’électeurs à la droite, mais en tout cas cela ne leur en a pas fait perdre. En mettant des gens comme Juppé puis Borloo au ministère de l’Environnement, il place aussi des personnes qui ont une capacité d’avoir une vision large de l’Ecologie et une place importante au sein du gouvernement. Ce qui permettra l’organisation du Grenelle.

Pourtant, 5 ans après, l’environnement a une place beaucoup moins importante dans la campagne présidentielle. A quoi cela est-il dû ? La crise économique ?

L’environnement a pris des coups. Le Grenelle a été un moment très important. Il a suscité de grands espoirs pour les associations et une grande mobilisation. Et puis il y a eu les lois Grenelle I et II. Puis les discours présidentiels et de la majorité en place, qui ont commencé à susciter le doute voire à marquer des reculs (comme « l’environnement ça commence à bien faire ! » de Nicolas Sarkozy lors du salon de l’agriculture 2010). Et la concrétisation du Grenelle a été différente des discours. Il y a eu une grosse déception.
Et puis surtout, ce qui est fondamental c’est le bouleversement causé par  la crise économique, qui a fait l’effet d’un séisme. Cela rejoint un schéma traditionnel que l’on peut constater au cours des années ; il y a un cycle contradictoire entre la pression environnementale et la pression économique. Les périodes de crise économique ont toujours été des périodes où l’environnement a été relégué au second plan, en étant considéré presque comme un luxe par rapport à la croissance industrielle, à la baisse du chômage et à la relance de la consommation. Cette crise que nous connaissons aujourd’hui et qui est extrêmement forte a en quelque sorte mis l’environnement par-dessus bord…

En dehors du champ politique franco-français, il faut peut-être y voir aussi la résultante des échecs successifs des négociations internationales sur le climat comme celles de Copenhague en 2009 ?

Tout à fait. Cela a beaucoup contribué au fait de penser qu’il n’existe pas grand-chose à faire pour l’environnement, vu que les politiques n’ont pas même été capables de s’entendre sur le sujet et de parvenir à un accord, même minimal…

En conclusion, l’environnement n’est donc pas encore un thème de présidentielle comme les autres…

La place de l’environnement dans la politique est cyclique. En 2007, quand le thème est monté dans la campagne, je me souviens qu’il était question de savoir si on était justement sorti de ces mouvements cycliques ou est-ce que l’environnement était devenu un sujet comme les autres ? A l’époque, j’étais assez prudent là-dessus en prévenant que s’il y avait une grosse crise, l’environnement passerait sans doute sous le tapis. C’est précisément ce qui est en train de se passer. Selon moi, l’environnement n’est donc encore pas un sujet comme les autres. L’idée des écologistes comme quoi on ne peut traiter les problèmes d’aujourd’hui sans avoir l’environnement en tête n’est pas encore passée dans la culture politique.

Pour aller plus loin sur l'actuelle campagne, lire l'article "Présidentielle 2012, l’environnement en crise"

Propos recueillis par Béatrice Héraud
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