|
« L’énergie est le sujet de la mandature à venir », rappelle en préambule Alain Grandjean, économiste proche de la Fondation Hulot et coordinateur d’un rapport pour Terra Nova. « Soit on pilote la contrainte énergétique, soit on la subit, mais on n’y échappera pas ». Le but de la commission réunie par Terra Nova et présidée par Alain Grandjean : sortir des tensions politiques entre industriels, environnementalistes et associations écologistes pour proposer des stratégies d’application immédiate. « Et non pas à l’horizon 2050 », pour plusieurs raisons : le prix de l’énergie d’abord, appelé à augmenter considérablement tandis que 5 millions de Français sont déjà en situation de précarité énergétique, le changement climatique ensuite, et la substitution du pétrole par d’autres énergies. Car aujourd’hui, même si la France dispose du nucléaire, elle consomme autant de pétrole que la moyenne des autres pays européens, en raison de son quasi-monopole dans les transports notamment. Une situation qui explique que le prix du pétrole détermine celui des autres énergies au niveau mondial. « Cette dépendance est tellement forte qu’un problème d’approvisionnement mettrait notre économie en péril, projette l’économiste. Par ailleurs, on sait très bien que l’offre plafonnera un jour, tandis que la demande mondiale explose. On compte aujourd’hui un milliard de voitures dans le monde ». « Une forte augmentation du prix de l’énergie est inévitable » Outre la dépendance au pétrole, la question du prix de l’énergie ne pourra être écartée par les responsables politiques dans les prochaines années. Alain Grandjean estime qu’une augmentation de 4 à 5% du prix jusqu’en 2025 est en effet inévitable. « Une réalité qu’il va falloir gérer mais qu’il faut relativiser, puisque les français payent aujourd’hui 30% de moins que leurs voisins européens », tempère-t-il. Face à cette augmentation, les gouvernements ont théoriquement le choix entre deux solutions : agir sur l’offre ou sur la demande. Mais pour Terra Nova, la stratégie qui consiste à augmenter l’offre d’énergie pour en faire baisser le coût est « totalement dépassée ». « On ne peut pas déstocker massivement les énergies fossiles qui sont sous terre, pour des raisons évidentes de dérèglement climatique », souligne Alain Grandjean. En revanche, il est possible de réduire la demande par deux leviers certes « peu sympathiques » reconnaît l’économiste, en l’espèce un levier réglementaire et un levier tarifaire. Le levier réglementaire est déjà employé au niveau européen, avec l’exemple des ampoules basse consommation obligatoires. « On peut de la même manière imposer aux constructeurs automobile de ne pas dépasser les 2litres/100km, pour permettre dès 2015 la commercialisation de véhicules à très basse consommation, à l’aide d’un système de bonus malus », propose le rapport concernant l’automobile.
Le programme "Energie 2050" du gouvernement
Le ministre de l'Industrie Eric Besson a annoncé un programme baptisé «Energie 2050» pour étudier les différents mix énergétiques possibles dans les années qui viennent «y compris les scénarios dits de sortie du nucléaire», même si ce n'est «pas sa conviction» ni «le choix du gouvernement et du président de la République". Indiquant que « cette énergie apportait à la France une indépendance énergétique» et qu'elle limitait les émissions de gaz à effet de serre, il a jouté avoir «la certitude absolue» que les prix de l'électricité seraient supérieurs pour le consommateur français sans le nucléaire. Le ministre s’est prononcé en faveur d’un mix énergétique incluant 2/3 de nucléaire. « Dire 'sortir du nucléaire', ça ne veut rien dire. Ce qui est intéressant, c'est de savoir par quoi on le remplace, quelles conséquences pour la dépendance énergétique, combien ça coûte pour les entreprises et pour les consommateurs et avec quelles conséquences pour les gaz à effet de serre», a-t-il ajouté.
S’agissant de l’éco-performance des bâtiments, autre grand enjeu énergétique, Terra Nova préconise une mesure « prioritaire et emblématique » pour parvenir à la rénovation de l’habitat ancien, objectif phare du Grenelle mais pourtant laissé de côté aujourd’hui. L’idée du think tank consiste à rendre obligatoire les travaux de rénovation thermique lors de la cession des biens immobiliers, avec un dispositif allant bien au-delà de l’actuel « Eco-PTZ ». « Nous savons bien que ces travaux – de l’ordre de 30 000 euros environ- sont inaccessibles à la majorité des français, souline Alain Grandjean. Nous proposons donc un système de bonus/ malus lors de la vente d’un logement ancien, fondé sur des certifications et des labels fiables ». Ce qui ne semble pas être le cas du très critiqué « Diagnostic de performance énergétique » actuel, censé évaluer les logements depuis le 1er janvier 2011 (voir article lié). « Taxe chapeau » Pour financer ces mesures, le rapport recommande la création d’une « Contribution au service public de l’énergie », à l’image de la TGAP pour les activités polluantes, modulée en fonction du contenu carbone des différentes énergies – en estimant le prix de la tonne de CO2 entre 30 et 40 euros. Cette taxe « chapeau » permettrait de financer les filières des énergies renouvelables, soutenir les personnes en situation de précarité énergétique et accompagner les programmes de maîtrise de la demande énergétique. Parallèlement à ces recommandations, Terra Nova renverse la conception « politique » du prix de l’énergie : si depuis toujours, il bénéficie d’un principe d’économie d’échelle (plus on consomme, moins c’est cher), le rapport propose de faire payer plus ceux qui consomment le plus… Quid du nucléaire ? D’emblée, Alain Grandjean précise sur cette question que le groupe d’experts était « équilibré » entre les « pour et les contre », l’idée étant de trouver un consensus et de faire admettre l’idée qu’une sortie du nucléaire « ne serait tout simplement pas possible aujourd’hui ». « Dès 2012, le nouveau gouvernement devra adopter une loi de programmation pour développer l’efficacité énergétique et créer de véritables filières d’énergies renouvelables, via le FSI* », recommande le rapport, qui estime envisageable de réduire progressivement la part du nucléaire à partir de 2020-2025 par le non-renouvellement des centrales arrivées entre 40 et 50 ans d’exploitation. « La part du nucléaire peut baisser de 50% si les énergies renouvelables assurent 40% et les moyens thermiques d’appoint 10%. Au-delà, les contraintes techniques et économiques subsistent ». De fait, les questions du stockage de l’électricité, de l’efficacité des réseaux et des modulations des consommations sont encore au stade de la R&D et ne permettent pas de savoir si les renouvelables pourraient assurer 50, 60, ou 75% de l’énergie. Par ailleurs, déjà très en retard sur le photovoltaïque – la politique de « stop and go » du gouvernement a fini par sinistrer une partie de la filière-, la France devra lancer une véritable politique industrielle, notamment en poussant les grands énergéticiens à investir davantage pour assurer le développement des filières. Enfin, sur la question très polémique des gaz de schiste, Alain Granjean estime que d’une part, les impacts environnementaux de leur exploitation ont été mis en évidence, et d’autre part qu’on ignore leur véritable rendement. « Rien n’est assuré sur leur disponibilité. Les chiffres spectaculaires qui circulent aujourd’hui sont très douteux, du fait du manque de données d’exploitation effective ». S’il est difficile d’établir des stratégies sur les gaz de schistes, le rapport reste quoi qu’il en soit défavorable à toute exploitation supplémentaire des énergies fossiles. *Fonds stratégique d’investissement. Le rapport préconise 1 milliard d’euros d’investissements pour le développement des nouvelles technologies de l’énergie.
|