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Novethic. Comment le « G2 » formé par la Chine et les Etats-Unis a-t-il pris une place aussi importante dans les négociations climatiques ? Jean-Paul Maréchal. D’abord, il faut préciser que même si j’utilise cette expression dans mon livre (1), le « G2 » est une dénomination extérieure que la Chine réfute. Une fois cela posé, on peut dire que le « G2 » a pris de l’importance il y a environ 3 ans à partir du moment où la Chine est devenue la 3ème puis la 2ème économie mondiale tandis qu’elle devenait parallèlement le 1er émetteur mondial de gaz à effet de serre (devant les Etats-Unis) et que l’on commençait à prévoir la suite du protocole de Kyoto arrivant à expiration en 2012. Cela a considérablement changé la donne car à l’époque de la mise en place de ce dernier, la Chine, qui avait ratifié le protocole, n’était pas dans l’annexe I et n’était donc pas soumise à l’obligation de réduction. Elle comptait aussi de façon beaucoup moins importante qu’aujourd’hui dans les rejets de GES (2,2 milliards de tonnes contre 4,8 t pour les Etats-Unis en 1990 et 6,5 t pour la Chine contre 5,5 pour les USA aujourd’hui). Les Etats-Unis eux n’avaient pas ratifié le protocole à l’époque et ne comptent pas davantage le faire aujourd’hui. Novethic. Quelles en sont les conséquences ? Jean-Paul Maréchal. L’économie mondiale est dominée par deux pays à un stade très différent économiquement, ce qui est absolument nouveau depuis la révolution industrielle. Ces deux pays sont à la fois en rivalité et en interdépendance (ce qui n’était pas le cas pendant la guerre froide par exemple) ; les Chinois ont besoin des consommateurs américains et les consommateurs américains de la Chine pour financer leurs crédits. Cette situation d’interdépendance conduit au fait que le climat est pris en otage par le G2. Aucune solution durable ne peut être envisagée sans engagement des Etats-Unis et de la Chine, qui représentent 40% des émissions mondiales de GES. En même temps, aucun des deux n’a intérêt à y aller si l’autre n’y va pas. Et s’ils n’y vont pas, personne ne semble prêt à y aller. C’est ce que l’on appelle en économie le dilemme du prisonnier.
Le parlement demande à l’UE de se battre pour Kyoto
Le 16 novembre, le Parlement européen a adopté en plénière (à 532 voix « pour », 76 « contre ») une résolution enjoignant l'Union à faire preuve de « leadership » lors de la prochaine conférence des parties sur le climat de Durban. « L'Union européenne doit se battre pour défendre le protocole de Kyoto et la baisse des émissions de CO2 au-delà de 2012 », indiquent ainsi les eurodéputés. « La crise économique ne doit pas être une excuse pour ne pas agir (…) L'Union européenne doit soutenir le protocole de Kyoto et travailler avec les autres pays pour préparer une feuille de route vers un accord climatique mondiale d'ici 2015 au plus tard. » Les eurodéputés veulent même aller plus loin en durcissant l’objectif de l’Union à -30 % d’émissions de GES d'ici 2020, par rapport au niveau de 1990. La veille, la commissaire européenne à l'Action climatique, Connie Hedegaard, avait rappelé que l'Union européenne était en faveur d'une seconde période du protocole de Kyoto, au-delà de 2012. A condition de l’assortir d'une « feuille de route » et d'une « échéance ».
Novethic. Faut-il cependant voir une avancée dans les dernières annonces de la Chine, à savoir une réduction de 17 % de ses émissions de CO2 par unité de PIB et la mise en place d’indicateurs spécifiques pour mieux les mesurer? Jean-Paul Maréchal. On aurait tort d’en déduire que les Américains et les Chinois ne font rien pour réduire leur propre pollution. Les dirigeants chinois sont conscients du problème de pollution, notamment atmosphérique. D’ailleurs, les quelque 50 000 manifestations sociales liées à l’environnement (2) qui sont organisées chaque année sont aussi là pour leur rappeler. Cependant, si les Chinois sont très prompts à expliquer qu’ils vont améliorer leur intensité énergétique, il faut bien comprendre qu’il s’agit simplement là d’un bons sens économique, et que l’on observe dans tous les pays qui s’industrialisent, même si cela se fait moins rapidement qu’en Chine (3). L’amélioration prévue de leur intensité énergétique (-17% d’ici 2015) est sans commune mesure avec l’augmentation de leur PIB (multiplié par 4 d’ici 20 ans). Or, ce qui a un impact sur le climat, c’est le rejet de CO2 en volume. Quant aux Etats-Unis, on voit aussi se dessiner ce que certains appellent le « fédéralisme climatique », avec la mise en place de mesures d’efficacité énergétique ou de réduction d’émissions dans de grandes municipalités comme New York ou des Etats comme la Californie mais aussi l’Arizona. Novethic. Dans ce cadre, on voit aussi ces deux pays se positionner sur les technologies vertes. Ces intérêts économiques ne pourraient-ils pas alors rejoindre les intérêts climatiques ? Jean-Paul Maréchal. Le marché des technologies vertes est en pleine expansion. Chacun a donc intérêt à se positionner sur ce secteur et il s’agit là d’un vrai domaine de compétition. Voyant l’avancée des Chinois dans l’éolien et le photovoltaïque, les Américains ont décidé de réagir. En 2008, Barack Obama consacre ainsi 100 des 787 milliards de dollars aux technologies vertes dans son plan de relance et il insiste de nouveau sur la question dans son discours de l’Union en 2011. Par ailleurs, on voit aussi qu’un certain nombre de constructeurs automobile se positionnent sur ces technologies, comme General Motors qui y a investi 1,4 milliard de dollars en 2010. C’est donc plutôt encourageant. Mais il s’agit d’abord d’une logique d’intérêts. Ensuite, il se trouve que cela contribue aussi à la lutte contre le changement climatique… Novethic. Face à ce G2, quelle place peut occuper l’Europe ? Jean-Paul Maréchal. L’Europe, qui s’est engagée dans une voie assez vertueuse à l’époque du protocole de Kyoto, représente environ un tiers des émissions de CO2 dans le monde. Mais il faut savoir que dans ce type de négociations, celui qui a le plus de pouvoir est celui qui est le moins exemplaire. La position de l’Europe est devenue compliquée pour plusieurs raisons. D’abord, si la stratégie a été couronnée de succès dans les années 2000, c’est parce qu’elle s’inscrivait dans le protocole de Kyoto et que la ratification russe en 2005 avait permis à celui-ci d’acquérir une valeur contraignante. A l’époque, les Etats-Unis étaient isolés. Mais aujourd’hui, la donne a changé : alors qu’il s’agit de se mettre d’accord sur un nouveau texte international, ni la Chine, ni les Etats-Unis ne veulent se lier les mains avec un texte contraignant. Face à cette situation, un certain nombre de gros pays, comme le Japon, le Canada et la Russie ont d’ores et déjà annoncé que, dans ce cas, ils ne s’engageraient pas dans une seconde période. Rajoutons à cela que nous sommes dans un contexte de crise et que les objectifs de réduction doivent être beaucoup plus importants qu’il y a 5 ans : dans le protocole de Kyoto, il s’agissait de baisser les émissions de 5,2% en 2012 par rapport à celles de 1990, ce qui n’était pas inatteignable. La preuve, l’Europe l’a fait. Là, il s’agit de diviser par 4 ou par 5 dans quelques décennies, ce n’est plus du tout le même ordre de grandeur. Novethic. Face aux difficultés de mise en place de cette justice climatique internationale, la justice climatique « cosmopolite » peut elle être une piste de réflexion? Jean-Paul Maréchal. Une piste de réflexion, certainement. Une solution, sans doute pas. Aujourd’hui, les émissions chinoises par tête (6,8 tonnes/personne) sont supérieures aux émissions par tête françaises (5,9 t/personne). Même dans un cadre de justice internationale, la Chine ne peut donc plus s’abriter derrière cet argument. Et dans ces conditions, pourquoi un smicard français devrait-il payer l’ajustement climatique et pas un milliardaire chinois ? Puisque les frontières nationales ne semblent plus pertinentes, ne faut-il pas alors réfléchir en termes de justice cosmopolite pour définir les obligations de chacun (en fonction du groupe social, du type de consommation) ? L’idée est intéressante. Malheureusement, elle ne me paraît pas très opératoire sachant que l’on arrive déjà pas à se mettre d’accord entre Etats… Novethic. Que faut-il alors attendre des négociations de Durban, qui vont en outre se dérouler dans un contexte de rigueur généralisé? Jean-Paul Maréchal. On ne peut pas dire que je sois optimiste. Il y aura certainement des avancées à la marge, par exemple sur le fonds vert, ou des aspects plus techniques mais je ne crois pas en l’élaboration d’un traité de réduction des émissions à valeur contraignante. Car il faut bien se rendre compte que la question climatique n’est, dans la relation sino-américaine, qu’un élément de négociation parmi bien d’autres (la monnaie, l’influence chinoise en mer de Chine, etc.). Ce n’est ni le plus important, ni le plus immédiat. Ainsi, après Copenhague où les Etats-Unis se sont sentis humiliés par la Chine, l’administration américaine a reçu le Dalaï Lama à la Maison Blanche et autorisé, dans les semaines qui ont suivi, l’exportation de matériel militaire de pointe à Taïwan. Par ailleurs, le calendrier politique rajoute de la difficulté à ces négociations : je ne crois pas qu’Obama s’engagera dans quoi que ce soit avant l’élection présidentielle de 2012 et en Chine, on se prépare aussi à un renouvellement de l’administration… (1) « Chine/USA, le climat en jeu », Jean-Paul Maréchal, éditions Choiseul, octobre 2011. (2) Source : Le livre bleu de la société chinoise. (3) Entre 1971 et 2008, la Chine a baissé son intensité énergétique de 65,7%, les Etats-Unis de 56,7% et le monde de 42,5% (données AIE). A noter toutefois que le cabinet PriceWaterhousCooper observe une inversion de tendance en 2010 (Low carbon economy index).
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