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Depuis quelques temps, les polémiques enflent autour des effets supposés des pesticides sur la santé humaine. Des documentaires tels que « Nos enfants nous accuseront » de Jean Paul Jaud en 2008 ou « Notre poison quotidien » de Marie Monique Robin en 2011 ont lancé l’alerte. Récemment, ce sont les conclusions de l’étude Agrican (AGRIculture et CANcer) qui ont fait débat. Les chercheurs suivent une cohorte de 180 000 assurés agricoles depuis 2005 afin d’évaluer la santé en milieu agricole et les causes de mortalité en particulier par cancer. Ces résultats, attendus depuis plusieurs années, ne sont pour l’instant pas assez significatifs pour établir un lien clair avec une sur-représentation de certains cancers. De quoi déclencher l’ire d’associations telles que Générations Futures, qui crie à la malhonnêteté intellectuelle (voir encadré). Malgré cette médiatisation, dans le monde agricole, la reconnaissance du risque a pris du retard. Des barrières psychologiques et institutionnelles « Il faut casser la chape de plomb », explique Paul François, agriculteur victime d’une intoxication à un désherbant de la firme Monsanto, qui a créé l’association Phyto-Victimes en mars dernier. Cette association qui a reçu près d’une centaine d’appels depuis sa création accompagne les agriculteurs dans leur démarche de reconnaissance après une intoxication ou une maladie. « Il est difficile pour les agriculteurs de parler d’intoxication, ça n’est pas dans notre culture. On préfère régler le problème entre nous autour d’une table, plutôt que de faire appel à une tierce personne. Les fabricants de produits ont longtemps joué sur cette corde. De nombreuses affaires ont été étouffées », explique-t-il. Le but de l’association : que les victimes se fédèrent et puissent faire entendre leur voix notamment auprès des agriculteurs inondés de messages rassurants des fabricants. La parole n’est pas encore libérée sur les exploitations. Souvent isolés et déjà critiqués pour leur utilisation de produits chimiques, les agriculteurs ont des difficultés à témoigner qu’ils aient pu être rendus malades par les produits. « Cela remet en cause leurs pratiques et revient à se dire : j’ai pu empoisonner ma famille », explique Nadine Lauvergeat de Générations Futures. Le plus souvent chefs d’entreprise, les agriculteurs préfèrent aussi nier la maladie car les enjeux financiers peuvent être dramatiques, notamment pour l’obtention de prêts professionnels. Quant aux syndicats agricoles, la prise de conscience reste timide et émerge plutôt de la base. « La FNSEA était jusqu’à récemment dans le déni. Aujourd’hui, dans certains départements, le discours change. Peut-être est-ce dû à la médiatisation du problème ? », ajoute Paul François.
Agrican, la pomme de discorde
Le 16 septembre dernier, Pierre Lebailly, coordinateur de la cohorte Agrican, présentait les premiers résultats à Tours lors d’un symposium sur le thème Cancer et Travail en Agriculture. L’étude montre que les agriculteurs sont en meilleure santé générale que le reste de la population et qu’ils sont globalement moins touchés par les cancers. Des conclusions qui surprennent les associations. Elles attendaient la confirmation de la prépondérance de certains types de cancers dans la population agricole, liés à l’utilisation des produits chimiques comme l'a déjà montré une étude américaine. Mais pour Pierre Lebailly, les données dont il dispose actuellement ne permettent pas encore d'arriver à cette conclusion. « Nous n’avons actuellement que les données de mortalité par cancer. Il nous manque les données des registres de cancer qui prennent en compte tous les cancers, qu’ils soient mortels ou non. Or ce registre n’existe pas dans tous les départements et il est très long à constituer ». Pour Générations Futures, il s’agit de « malhonnêteté intellectuelle », voire même de collusion avec l’industrie, puisque l’UIPP (l’Union des Industries de la Protection des Plantes) finance environ 10% de l’étude. « Avec cette communication, les agriculteurs malades se referment comme une huître et on a du mal à briser l’omerta », explique Nadine Lauvergeat. Pierre Lebailly réfute ces accusations et assure de son côté que les premiers résultats sur l’incidence des cancers devraient être connus dès l’année prochaine.
Pour les victimes, difficile alors de trouver un soutien dans les organisations professionnelles pour mener à bien leur démarche. D’autant que la reconnaissance en maladie professionnelle est un long parcours, semé d’embuches. Alors que les agriculteurs manipulent des produits phytosanitaires tous les jours, le tableau des maladies professionnelles du régime agricole (différent du tableau du régime général) compte très peu de pesticides susceptibles de provoquer une maladie comme l’arsenic, qui a enfin été inscrit sur la liste en 2008 après avoir été interdit d’utilisation en 2002. « J’ai moi-même été intoxiqué au monochlorobenzène. Il est inscrit dans le tableau général avec la mention "solvant de pesticides" et on ne le retrouve pas dans le tableau agricole. Un employé d’espace vert aurait eu plus de facilité à se faire reconnaître ! », explique Paul François. Détecter, recenser et prévenir pour faire face aux fabricants Pourtant, des dispositifs existent. La MSA (Mutualité Sociale Agricole) a lancé en 1991 le système Phyt’Attitude. Son but : recenser les témoignages d’agriculteurs dans une base de données. Ils sont ensuite transmis à des toxicologues chargés d’évaluer l’implication certaine, probable ou peu probable du produit chimique en cause. On compte entre 150 et 180 signalements par an et 80% des dossiers recensés sont reliés à l’utilisation de produits chimiques. « Nous pouvons apporter des informations complémentaires dans les commissions d’autorisation de mise sur le marché. Par exemple, c’est suite à nos enquêtes que l’arsenic a été retiré de la vente », explique le Dr Yves Cosset, médecin national adjoint à la MSA. « Recenser ces informations, cela permet sur le terrain de faire contrepoids par rapport aux fabricants », explique Annette Letoux, médecin du travail MSA en Charentes. Mais, pour les agriculteurs, il est difficile d’aller se confier à la MSA, qui dans le même temps effectue des contrôles et prélève les cotisations sociales. L’autre objectif du dispositif, c’est la prévention. « Certains emballages de pesticides paraissent inoffensifs. Les agriculteurs ne savent pas tous lire les symboles de risque. » explique Paul François. La fiche de données de sécurité comprenant l’identification du produit, les conditions de stockage et les risques toxicologiques n’est d’ailleurs pas obligatoirement dans l’emballage. Elle est mise à disposition de l’utilisateur s’il en fait la demande auprès du fabricant. Même s’ils sont tenus de l’avoir, de nombreux agriculteurs ne la consultent donc pas. Cette situation devrait toutefois évoluer. Suite au Grenelle de l’Environnement et au lancement d’Ecophyto 2018, les agriculteurs vont en effet être contraints, désormais, d’obtenir le Certiphyto pour avoir le droit d’utiliser des produits phytosanitaires. 2 jours de formation au cours desquels la prévention et les risques d’utilisation sont abordés, notamment via l’intervention du réseau Phyt’Attitude de la MSA. Selon le Ministère de l’Agriculture, 140 000 agriculteurs ont déjà réalisé cette formation de manière volontaire sur les 800 000 personnes à former. Une volonté de changement suffisante? Mais tous les acteurs reconnaissent que la prise de conscience s’amorce dans le monde agricole. Le déclic ? « L’essor des produits phytosanitaires a eu lieu vers les années 75-80. Depuis une dizaine d’années, on observe l’arrivée de pathologies chroniques liées à leur utilisation », explique Annette Letoux. Et les agriculteurs de se sentir de plus en plus concernés. « Jamais nous n’aurions pensé pouvoir travailler de manière aussi proche avec des agriculteurs conventionnels. Ils ont envie de faire évoluer leurs pratiques », confirme Nadine Lauvergeat. Pourtant, les dispositifs en place lui paraissent inadaptés. « Ce sont des initiatives à la marge, on essaye d’encadrer le risque mais on continue à polluer », s’insurge-t-elle. Car si Ecophyto a pour objectif de réduire « si possible » de 50% l’utilisation des produits phytosanitaires d’ici à 2018, le premier bilan effectué le 26 octobre par le Ministère de l’Agriculture reste décevant. « Entre 2008 et 2010, l’utilisation globale des pesticides est restée stable, donc je ne suis pas satisfait. On doit pouvoir faire mieux », a reconnu Bruno Le Maire en ouverture du troisième comité Ecophyto.
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