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Début juin, Nicolas Sarkozy annonçait des mesures d’urgence pour les agriculteurs victimes de la sécheresse, notamment les éleveurs obligés de compenser la perte en fourrages. Mais il existe des filières tout aussi impactées par le phénomène mais où la marge de manœuvre est beaucoup plus restreinte. Les filières dites de qualité AOC (Appellation d’Origine Contrôlée) ou agriculture biologique doivent en effet faire face à une double problématique : la raréfaction des ressources liées à la sécheresse, mais aussi le respect d’un cahier des charges strict. En AOC, les cahiers des charges pour les fromages notamment préconisent une alimentation animale limitée à une zone géographique restreinte. En agriculture biologique, les éleveurs doivent nourrir leurs animaux avec des aliments et fourrages issus de l’agriculture biologique. Alors que la pénurie règne, ces deux contraintes posent problème. Les dérogations : une solution transitoire et encadrée « Cette année, nos récoltes de fourrage vont être très faibles : 30 à 50% de nos récoltes habituelles », se désole Dominique Chambon, président de l’AOC Rocamadour, un fromage de chèvre. L’équation s’annonce compliquée pour les éleveurs, puisque le cahier des charges de cette AOC exige que 80% de l’alimentation des chèvres soit produit sur l’exploitation. Une seule solution pour les éleveurs : déroger au cahier des charges pour s’approvisionner hors zone. « Nous avons déposé une requête à l’INAO mi-juin et attendons la réponse », explique Dominique Chambon. L’urgence est là car les animaux n’auront bientôt plus de nourriture. Même problématique en agriculture biologique. « Il y aura des dérogations cette année comme l’année dernière pour les éleveurs de l’Ouest déjà touchés », explique Juliette Leroux, chargée de mission réglementation à la FNAB (Fédération Nationale de l’Agriculture Biologique). Mais que cela soit en AOC ou pour l’agriculture biologique, un encadrement strict reste de mise. L’INAO (Institut National des Appellations d’Origine) qui gère les cahiers des charges AOC mais aussi celui de l’agriculture biologique définit en commission le cadre général de cette dérogation. Pour les AOC, c’est l’organisme de gestion (ODG) de chaque appellation qui envoie une demande argumentée à l’INAO, qui prend ensuite une décision au cas par cas. En bio, chaque producteur doit ensuite faire individuellement une demande pour y prétendre. Le tout en limitant au maximum l’impact sur les produits. « La priorité sera de garder le fourrage produit sur la zone pour les vaches laitières », explique Jean-Jacques Bret, directeur de l’AOC Comté. Un avis partagé dans la filière bio. « L’idée est d’inciter les producteurs à garder les ressources qu’ils leur restent pour les animaux en production (vaches laitières ou à viande) », explique Juliette Leroux. Maintenir le label Pour la filière bio, la dérogation déjà parue, prévoit des seuils de priorité en fonction de la pénurie pouvant aller jusqu’à 50% de l’alimentation d’une vache laitière issue de l’agriculture conventionnelle. Malgré ces précautions, des questions subsistent au sein même des organisations. « On se pose la question de la garantie au consommateur. Si l’on prend un cas extrême, peut-on proposer du lait bio provenant d’une vache qui a reçu 49% d’alimentation conventionnelle pendant une période donnée ou doit-on le déclasser ? », se demande Juliette Leroux. Pour les AOC, une dérogation du même type devrait être annoncée bientôt. Mais communiquer sur la problématique n’est pas à l’ordre du jour. « Quand un consommateur achète un produit AOC, il sait que les conditions de production sont strictes, qu’il y a un cahier des charges, il nous fait confiance », insiste Dominique Chambon. « A situation exceptionnelle, mesure exceptionnelle. Cela reste globalement acceptable si la dérogation est limitée dans le temps et même si dans l’absolu, le consommateur devrait être informé », ajoute Grégory Caret directeur des études de l’UFC-Que choisir, qui préfère en ces temps de sécheresse pointer du doigt des systèmes de production plus intensifs exerçant une pression forte sur la ressource en eau. D’autant que la dérogation n’est pas une solution de facilité pour les éleveurs, qui dans tous les cas, enregistreront des surcoûts. « Avec la baisse de rendements, l’achat de fourrage va faire grimper nos charges d’alimentation de 50% par rapport à une année normale. Nous sommes plus impactés qu’un éleveur qui ne fait pas de produit AOC, car lui a le droit d’utiliser d’autres alternatives alimentaires », explique Dominique Chambon. D’après lui, les éleveurs vont devoir choisir entre baisse de production ou achat de fourrage à l’extérieur.
AOC et agriculture biologique, un dialogue pas toujours évident
Alors que des dérogations vont être mises en place cette année à la fois en bio et pour certaines AOC, la FNAB aimerait qu’un débat entre les deux labels ait lieu à l’INAO sur le sujet. Déterminer si le déclassement peut être envisagé au-delà d’un certain niveau de dérogation. Mais, à l’heure actuelle, les débats communs sont rares. « La dernière fois que l’on a soumis l’idée d’une réflexion commune, c’était sur la question des OGM et cela a un peu crispé tout le monde », explique Juliette Leroux de la FNAB. En 2010, Greenpeace a lancé une campagne établissant la liste des AOC fromagères soupçonnées d’utiliser des aliments OGM pour nourrir leurs vaches. L'organisation avait compté 15 AOC fromagères sur 46 n’ayant encore rien entrepris pour interdire les OGM dans leur cahier des charges.
Changement climatique et labels, quel avenir ? A long terme, c’est la viabilité de ce type de filières qui se pose. Avec le modèle météorologique CLIMSEC qui étudie particulièrement le cycle de l’eau, Météo France prévoit un état de sécheresse quasi permanente en France à l’horizon 2100. Le rapport du GIEC de 2007 fait état d’une augmentation de la température probable entre 1.8 et 4°C en moyenne selon les différents scénarios étudiés. Alors qu’un produit AOC est directement lié aux spécificités climatiques de son terroir, va-t-il falloir revoir les cahiers des charges, voire directement la raison d’être de certains d’entre eux ? La question se pose déjà pour les AOC viticoles, qui enregistrent les répercussions du changement climatique notamment via l’avancement des dates de vendanges. Pour le moment, certaines AOC s’en accommodent. En Champagne, l’adoucissement du climat a été positif. « Pour le moment, nous sommes plutôt bénéficiaires : plus de production et une meilleure qualité mais sur le long terme cela risque d’être différent », explique Cédric Georget, chef de projet environnement au CIVC (Comité Interprofessionnel du vin de Champagne). Plusieurs études soulignent la nécessité de modifier la manière de conduire la vigne. Cela remettrait alors en cause directement le cahier des charges de l’AOC basé sur des spécificités culturelles et agronomiques d’un territoire. « Nous effectuons des expérimentations mais dans une logique environnementale plus globale que l’adaptation au changement climatique. Il nous faudra certainement plus d’une dizaine d’années de recul pour observer les résultats et réfléchir ensuite à une modification éventuelle du cahier des charges », précise Cédric Georget qui pilote aussi des projets d’analyse environnementale et de bilan carbone de la filière. La problématique est différente pour l’agriculture biologique. La recherche sur l’agriculture biologique a peu de moyens financiers et les études à long terme pour adapter les systèmes au changement climatique ne sont pas la priorité, même si la volonté est là. « On aimerait engager une réflexion de fond pour adapter les systèmes à la réalité de la météo plutôt que de travailler dans l’urgence avec les dérogations. », insiste Juliette Leroux. L’INAO, qui regroupe les deux labels, n’a pas à l’heure actuelle lancé de réflexion globale sur le sujet. Une chose est sûre, l’assouplissement quasi systématique des cahiers des charges n’est pas voulu par les instances dirigeantes. « Il y a peut être des gens qui ont râlé lors de la sécheresse de 2003 parce que nous étions trop stricts mais c’est comme ça », affirme Jean-Jacques Bret. Même ligne de conduite à Rocamadour. « Pour nous le lien au terroir est très important, c’est ce qui fait notre valeur ajoutée donc il n’y a pas de volonté d’assouplir les règles », insiste Dominique Chambon. Une question qui deviendra certainement plus complexe si les prévisions des scientifiques se confirment.
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