« Il faudrait investir 1000 milliards de dollars dans l'agriculture des pays du Sud »

Planète \Environnement \Agriculture

Publié le 02-11-2011

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Sara F. Rodriguez/ Manos Unidas/ CIDSE

Alors que le seuil des 7 milliards d'habitants vient d'être franchi, les présidents des deux organismes français de recherche en agronomie INRA et CIRAD signent un ouvrage* qui montre comment atteindre l'objectif de nourrir 9 milliards de personnes d'ici 2050. Partant du postulat optimiste que cela sera possible, ils posent certaines conditions pour atteindre cet objectif.

Novethic : Les crises actuelles sont-elles dues à un manque structurel de nourriture ?
Marion Guillou, présidente directrice générale de l’INRA :
Sur la surface de la planète, il y a aujourd’hui assez, en théorie, pour que tous les habitants de la planète mangent à leur faim. La disponibilité alimentaire est de 3000 kilocalories par personne et par jour. Les crises d’aujourd’hui ne sont pas dues à un problème de quantité mais bien d’inégalité. La disponibilité en nourriture n’est pas la même partout. Cela génère des problèmes d’accès de deux types : la pauvreté et les crises. Par exemple, cette année en Somalie, certes la sécheresse a eu un impact sur la situation mais les guerres ont aussi complètement désorganisé l’accès à l’alimentation des populations et contribué à la crise actuelle. Pour réduire la faim dans le monde, la première arme est la lutte contre la pauvreté. Et cela passe notamment par l’investissement dans l’agriculture.

Novethic : Quels types d’investissements faut-il préconiser pour lutter contre la pauvreté ?
Gérard Matheron, président du CIRAD :
Si depuis 50 ans, on s’était occupé de l’agriculture familiale et pas uniquement de l’agriculture d’exportation, on n’en serait pas là aujourd’hui. C’est le levier du règlement du problème. En Afrique subsaharienne, on sait qu’il va y avoir 330 millions de jeunes sur le marché du travail dont 200 millions en milieu rural. Et si on ne leur propose rien, on risque d’accentuer les inégalités. L’emploi crée la richesse. Le développement passera par l’agriculture parce que c’est dans les milieux ruraux que se trouvent les populations les plus pauvres, mais aussi parce que c’est là qu’une dynamique vertueuse peut être créée : produire va générer du revenu, donc de l’achat. Cela nécessite de l’investissement public et privé. Il existe de vraies potentialités pour doubler la production agricole en Afrique. Dans les 15 ans qui viennent, il faudrait investir environ 1000 milliards de dollars dans l’agriculture des pays du Sud. Ca ne paraît pas énorme par rapport aux milliards qui circulent dans le monde et surtout, c’est un investissement rentable.

Novethic : Au-delà des mesures proposées par le G20 agricole, quelles réformes de gouvernance préconisez-vous ?
Marion Guillou :
Avec l’augmentation de la population, il y aura de fait des tensions en matière de sécurité alimentaire, qui vont se doubler de tensions en matière nutritionnelle. 1,4 milliards de personnes sont sur-nourries et près d’1 milliard sont sous-nourris aujourd’hui. Dans à peu près tous les pays se développe une cohabitation à la fois de l’obésité et de la sous nutrition. Or le problème de l’obésité est géré par l’OMS et la sous nutrition par la FAO. Il y a donc un problème d’efficacité des interventions sur le terrain. Concernant la sécurité alimentaire, c’est le même problème : plusieurs instances opérationnelles travaillent en complément (FIDA, PAM, FAO**). Si l’on veut un système international réactif et efficace, on a tout intérêt à faire en sorte de créer des structures communes avec des équipes de terrain qui interviennent à la fois pour la sécurité nutritionnelle mais aussi la sécurité alimentaire.

Novethic : Comment va-t-on pouvoir augmenter la production pour nourrir 9 milliards de personnes en 2050 ?
Gérard Matheron :
Il faut travailler sur 3 piliers essentiels : l’intensification écologique de la production sur des surfaces réduites, la diminution du gaspillage et la gestion de l’augmentation des échanges. On estime aujourd’hui que l’on peut gagner près d’un milliard d’hectares de terres, notamment en Amérique latine et peut être en Afrique sub-saharienne. Mais en réalité, le changement climatique va entraîner  des phénomènes d’érosion, de montée des eaux, etc. Donc ce milliard est purement virtuel à l’instant « t », et ce d’autant plus qu’on perd actuellement 10 millions de terres agricoles par an, sans compter les constructions. Il n’y aura donc pas beaucoup de terres en plus d’ici 2050 et il faudra faire avec cette réalité. Ce qui implique d’intensifier la production, mais aussi les échanges. Car les terres les plus productives seront au Nord et les terres qui deviendront encore moins productives à cause des évolutions climatiques seront situées dans les pays du Sud. Même s’il existe des marges de progression de productivité dans les pays du Sud, notamment en Afrique. Il faudra aussi investir dans la lutte contre les gaspillages et les pertes (ndlr : selon les études 30 à 50% des disponibilités mondiales sont gaspillées ou perdues). Dans les pays du Nord, on jette trop et à tous les niveaux. Dans les pays du Sud, les plus grosses pertes se situent après la récolte ou dans le transport. Investir dans des silos ou favoriser la transformation artisanale pourrait par exemple permettre de limiter ces pertes.

Novethic : Quel type d’agriculture préconisez-vous pour répondre à l’objectif de 2050 ?
Marion Guillou :
L’agriculture ne sera pas unique. Il faut avoir une boîte à outils d’innovations adaptées aux conditions et aux cultures locales. Pour optimiser au plan global les terres de la planète, il apparaît plus efficace de séparer les territoires : utiliser les meilleures terres pour la production en optimisant les rendements et conserver des zones qui rendent des services écosystémiques. C’est ce que nous disons en tant que chercheurs, mais nous ne sommes pas maîtres de la répartition des zones de production du monde.

Novethic : Quelle sera la place des biotechnologies ?
Marion Guillou :
Nous sommes convaincus que les biotechnologies nouvelles nous aideront. Pour développer une nouvelle variété, il faut aujourd’hui 10 à 15 ans. Les conditions environnementales évoluent rapidement et développer les biotechnologies nous permettrait de raccourcir ce délai pour avoir des plantes et des animaux mieux adaptés aux futurs climats. Mais dans le même temps, il faut aussi rester compétent sur des questions d’agriculture biologique. 130 personnes travaillent sur le sujet à l’INRA. Sur la question des OGM, nous ne sommes pas « anti » ou « pro » mais nous voulons garder des compétences dans les organismes de recherche. 100 millions d’hectares dans le monde sont consacrés aux OGM, donc il serait irresponsable de ne pas s’y intéresser. Mais on ne consacrera de l’argent qu’à des OGM dits de « bien public » permettant une résistance à la sécheresse ou à une maladie par exemple, et non à un OGM résistant à un herbicide. Ça intéresse la firme qui produit l’herbicide en question, pas nous.

*9 milliards d’hommes à nourrir, un défi pour demain de Marion Guillou et Gérard Matheron, François Bourin Editeur, octobre 2011

**FAO : Organisation des Nations Unies pour l'alimentation et l'agriculture, FIDA : Fonds international pour le développement agricole et PAM : Programme alimentaire mondial

Pauline REY-BRAHMI
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