Tchernobyl : les populations rurales toujours en état de survie

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Publié le 04-05-2012

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Un des liquidateurs de la centrale
Un des liquidateurs de la centrale
Franck Vogel

Pour la commémoration de la 26ème année de la catastrophe nucléaire, Green Cross était présente à Tchernobyl, où l'ONG apporte depuis 1996 une assistance aux populations les plus démunies. Etat des lieux avec Nicolas Imbert, directeur exécutif de Green Cross France et Territoires.

Novethic : Vous revenez d’une mission à Tchernobyl, quelle est la situation aujourd’hui ?

Nicolas Imbert :
Environ 10 millions de personnes  sont affectées par la catastrophe nucléaire, des Bielorusses, des Ukrainiens et des Russes. Parmi celles-ci, environ 100 000 personnes sont présentes dans des zones encore contaminées (par la terre ou l'eau), avec des problèmes d’accès à l’eau, à une alimentation saine et se retrouve également confrontée à des traumatismes psychologiques sévères. Par ailleurs, on observe des conséquences sur les nouvelles générations, qu'elles aient ou non quitté les zones contaminées depuis, dues aux carences pendant l’état de grossesse des mères. 
La situation est cependant meilleure dans les villes, où des structures d’assistance existent. En revanche dans les zones rurales, les populations restent totalement démunies, elles n’ont pas accès à une eau contrôlée, ni aux centres de soins qui sont trop éloignés pour elles. Ces familles survivent, elles consomment leur propre production agricole, qui est contaminée, et n’ont pas les moyens d’acheter de l’eau en bouteille. Le suivi médico-social de ces populations est largement insuffisant. Il reste aussi beaucoup à faire pour permettre une production et une consommation de denrées alimentaires non contaminées et pour assurer un suivi sanitaire et social de proximité.

 
Quelle aide leur apportez-vous ?

A la fois une aide matérielle, et pédagogique. Nous faisons un travail d’éducation pour les inciter à modifier leur alimentation et à prendre moins de risques. Nous organisons également des voyages pour les enfants et les adolescents hors des zones irradiées, car le fait de les en extraire apporte des bénéfices tangibles sur leur santé, notamment pour les problèmes respiratoires. C’est une logique de « petit pas », car les moyens financiers manquent, il n’y a aucun investissement dans ces zones. Nous avons pu toucher entre 6000 et 7000 personnes. Notre action porte également sur la gestion des traumatismes psychologiques. Le taux de suicide est élevé, les pathologies sont lourdes et les populations démunies n’ont pas accès aux hôpitaux psychiatriques, nous avons donc mis en place un bus qui apporte des soins en zone rurale. Enfin, nous avons lancé une étude sur les impacts sanitaires de la catastrophe, dont les résultats seront publiés fin 2012.
 
La construction du sarcophage pour recouvrir la centrale vient d’être lancée. Les travailleurs seront-ils suffisamment protégés ?

Le sarcophage, construit en Italie, sera transporté par voie fluviale, puis par route, puis assemblé sur un terrain contigu au réacteur, et glissé au-dessus de l’ancienne chape. Il y aura 1200 travailleurs sur place. Même si les manipulations les plus risquées seront assurées par des robots, le gigantisme et la complexité de ce projet soulèvent forcément des questions de sécurité. Par ailleurs, ce projet focalise toute l’attention et occulte une fois de plus le soutien aux populations. Le pays consacre 5% de son PIB aux actions de réparations des effets directs de la catastrophe, sans apporter de réponses aux enjeux de moyen et long terme. Il devra désormais assurer en plus l'entretien du sarcophage pendant une période de 100 ans, sa surveillance continue et son alimentation en énergie. Et ce, tout en trouvant un mode de développement sain et serein de la région, dans un contexte où l'Ukraine n'a pas l'habitude du dialogue avec les parties prenantes.
 
Green Cross milite pour la transparence et travaille également sur la mise en place de plans de préventions, notamment en France. Comment ce risque est-il appréhendé selon vous, dans l’hexagone ?

Le manque d’information des populations riveraines est manifeste. Il est indispensable de prévoir des plans de prévention et d’évacuation, en particulier dans la région Rhône Alpes notamment, qui représente 22% de la production nucléaire en France avec 4 centrales situées en zone sismique…La population doit savoir quoi faire en cas d’accident, et ce avant que l'accident ne survienne. La gestion des risques est embryonnaire en France, pourtant il faut savoir anticiper les scénarios, gérer les situations de panique, savoir quelles décisions prendre selon les vents, la pluie, la nécessité ou non de distribuer de l’iode, préconiser le cloisonnement ou au contraire la fuite par voitures, etc…A l’heure actuelle, la population est toujours maintenue dans l’ignorance sur comment agir opérationnellement en cas d'accident nucléaire à proximité.

Vous travaillez à la création d’un Institut européen d’analyses et de recommandations sur les effets de la radioactivité. Comment va-t-il fonctionner et quelles seront ses missions ?

Actuellement, nous nous appuyons sur le travail de chercheurs d’université en Californie et en Suisse, pour modéliser les conséquences de la radioactivité sur la santé, les effets sur l’alimentation, dans le but de savoir comment protéger les populations. Si les Etats-Unis ont beaucoup progressé sur ces sujets, l’Europe, elle, est encore à l’âge de pierre ! Le but est aussi d’assurer la transparence des informations pour les populations et de sensibiliser les autorités politiques. Green Cross est d’ailleurs de plus en plus sollicitée par les élus locaux, qui sont demandeurs d’expertise sur les procédures de gestion du risque. Mais il est toujours difficile en France de développer des partenariats publics/privés pour financer des actions sur le sujet ! Des pressions importantes existent contre ce type d’initiatives…et pourtant, il est économiquement beaucoup plus efficace d'investir pour prévenir maintenant que de devoir tenter de réparer demain.

Propos recueillis par Véronique Smée
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