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Depuis plus de trente ans, les différents gouvernements nippons s’échinaient à imposer au pays la nécessité d’un programme nucléaire important. Premier importateur au monde de charbon et de gaz de pétrole liquéfié, ce pays rocailleux et sans ressource naturelle importante s’est longtemps battu pour obtenir une certaine indépendance énergétique. En coulisses de véritables lobbies se sont constitués. « C’est une particularité du Japon, nous explique le journaliste Ishihaka qui a beaucoup enquêté sur le sujet. Ici les grandes entreprises et l’Etat travaillent main dans la main. Cela peut avoir des effets très positifs comme dans le domaine des exportations. Mais cela peut aussi provoquer des dérives lorsque l’Etat cède aux pressions du privé et ne remplit plus son rôle de protection des citoyens ». Pour qui roulent les grands électriciens nippons ? Dix grandes entreprises électriques, chacune ayant un monopole régional, se répartissent 85 % du marché de la fourniture d'électricité au Japon. Ces compagnies privées contrôlent à la fois la production et les infrastructures de distribution d'électricité. Des dix électriciens, Tokyo Electric Power Corporation est de loin le plus important, avec 27 % de la capacité de production. Tepco est aussi l’opérateur de Fukushima. A genoux, mis en cause pour avoir négligé la sécurité de ses centrales et pour avoir caché la réalité de la contamination, Tokyo Electric Power Corporation est cependant toujours dans la course. Et il espère bien se refaire de ses déboires dans le nucléaire en vendant au prix fort l’électricité produite par ses centrales thermiques. Tepco, c’est 30 millions de clients, 190 installations réparties dans tout le pays. Centrales thermiques, hydrauliques, à énergies nouvelles et bien sûr nucléaires. 65 gigawatts au total et beaucoup de questions. Ce géant fondé après guerre est l’objet de nombreuses critiques, mais d’aucune condamnation. Pourquoi ? « Parce que le lobby japonais du nucléaire est très puissant, assure le journaliste Ishihaka. Les patrons de ces grandes entreprises sont très proches des partis politiques majoritaires au Japon. Et les opposants au nucléaire sont depuis toujours considérés comme de dangereux activistes ». Liste des opposants au nucléaire Au début des années 1950, au moment de la création de Tepco et des conglomérats énergétiques, le gouvernement japonais a ainsi lancé un grand programme « d’indépendance énergétique » avec pour objectif de développer au Japon des centrales de fabrication américaine. Tokyo et Washington travaillaient alors main dans la main. Quiconque s’opposait aux plans du gouvernement était considéré comme un opposant politique anti-occidental. On a ainsi appris récemment par un rapport déclassifié des archives nationales américaines, que le tout puissant ministère nippon de l’industrie avait établi une liste d’opposants au nucléaire. Une liste qui avait été transmise par la suite à la CIA et à l’Ambassade américaine à Tokyo.
La NISA dans la tourmente
L’autorité de sureté nucléaire et industrielle japonaise est sous le feu des critiques. Notamment parcequ'elle s'est limitée, au début de la catastrophe, aux informations de Tepco sans même aller sur le site. Le 2 septembre, la NISA était accusée d’avoir su dès le début de l’accident le risque de fusion des réacteurs mais de ne pas avoir utilisé ces données pour orienter le gouvernement dans l’évacuation. Aujourd’hui, un autre scandale compromet son existence. D’après plusieurs journaux japonais, la NISA aurait sollicité la participation de salariés pro-nucléaires d’entreprises de production d’électricité à des colloques dans le but d’influencer l’opinion publique en posant des questions préparées à l’avance. Suite à ces révélations, le gouvernement a pris la décision de réformer cette institution dépendante du METI (Ministry of Economy, Trade and Industry). L’année prochaine, elle devrait désormais passer sous l’égide du ministère de l’Environnement et sera notamment chargée de la décontamination autour de la centrale.
Le quotidien Asahi Shimbun révèle également que le gouvernement japonais créa alors une « liste démocratique » contenant les noms et les fonctions des principaux opposants au projet de recherche et de développement nucléaire. Ces personnes, souvent portées dans les extrêmes politiques, s'affichaient également fréquemment comme garants des traditions japonaises au sein du très important mouvement Nationaliste et anti-occidental des années 1960-1970. C’est ainsi que se constitua un front politico industriel pro-occidental par opposition aux anti-nucléaires qualifiés alors de « dangereux gauchistes » et défendu par le parti communiste japonais. Liens entre Tepco et les partis politiques Mais aujourd’hui, la donne est peut-être en train de changer. Et on assiste à un bras de fer sans précédent entre les grands électriciens japonais et le gouvernement. « Le problème c’est l’absence de stabilité au sommet de l’Etat, rappelle Junichira Kan, militante au sein d’une ONG japonaise anti-nucléaire. Le Japon a connu 5 premiers ministres en 6 ans et combien de ministres différents aux postes clefs de l’économie et de l’industrie ? Il est impossible dans ce cas là de faire fléchir des entreprises comme Tepco. Des entreprises puissantes et qui ont construit de profondes amitiés au sein des grands partis politiques. Il suffit que Tepco gagne du temps et elle aura à faire à un nouveau Premier ministre ». L’ancien Premier ministre Naoto Kan avait ainsi promis la fin du nucléaire et l’abandon de la construction des nouvelles centrales. Son successeur Yoshihiko Noda, nommé en septembre, est beaucoup moins disposé à mettre fin à l’atome. On le dit plus sensible aux sirènes des industriels qui pourraient ainsi reprendre la main six mois à peine après la catastrophe de Fukushima. Il y a à peine deux mois, on parlait encore de nationaliser l’ensemble du secteur industriel nucléaire japonais. Fermer Tepco et mettre fin à l’atome. Aujourd’hui le gouvernement ne parle plus que d’une « remise en marche progressive » des centrales, en insistant sur les tests de sureté des réacteurs. Des « stress tests » qui sont loin de convaincre les opposants farouches à l’atome qui y voient un ultime baroud d’honneur des industriels. « Yoshihiko Noda est beaucoup plus pragmatique que son prédécesseur, analyse le journaliste Ishihaka. Il estime que si les tests sont concluants et que de nouvelles normes de sécurité sont mises en place, alors le Japon pourrait à nouveau exploiter ses centrales. Les tests seront soumis à l’Agence nationale pour la sécurité industrielle et nucléaire et à la Commission nationale pour la sureté nucléaire du Japon. Ce sont deux agences indépendantes mais on sait qu’elles ont souvent passé sous silence les manquements à la sécurité dans les centrales de Tepco notamment. Ici, au Japon, plus personne ne leur fait confiance ». Actuellement seules 11 centrales sur les 54 en activité avant le 11 mars fonctionnent. Mais le pays a un besoin crucial d’énergie et doit, pour compenser, importer en masse du pétrole et du gaz. Une politique qui pèse sur l’économie nippone, alors qu'elle traverse déjà de grandes difficultés. « Les entreprises font pression pour que l’électricité revienne partout, comme avant, assure le journaliste Ishihaka. Ils ne veulent pas payer la note de ce drame. Prenez les constructeurs automobiles. Ils sont contraints de produire au ralenti et ça, ils ne peuvent pas l’accepter ». Le gouvernement le sait qui tente de relancer la machine industrielle toujours très affaiblie par le séisme du 11 mars. Mais l’opinion publique japonaise n’est pas encore prête à faire confiance à l’atome. Plus de huit japonais sur dix souhaitent la sortie du nucléaire. Ce qui fait dire à Stéphane Lhomme, président de l’Observatoire du nucléaire : « L’industrie nucléaire va probablement mourir dans l'Archipel. Cela va prendre des décennies mais il n’y aura plus de nouvelles centrales. Les industriels cependant risquent de s’accrocher aux centrales existantes, dont la durée de vie est habituellement de 30 ans. Ils vont tenter de la prolonger à 40 ans… Jusqu’à ce que ça explose ». Faudra-t-il attendre un nouveau drame pour que le Japon mette définitivement à pied ses lobbies de l’atome ?
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