Fukushima : confusion sur l'avenir énergétique du pays

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Publié le 10-05-2012

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Manifestation de mères japonaises à Tokyo en octobre 2011
Manifestation de mères japonaises à Tokyo en octobre 2011
Greenpeace

Depuis le 5 mai, plus aucun des 54 réacteurs nucléaires ne fonctionne au Japon. Une décision saluée par la société civile mais qui reste cependant provisoire. Le gouvernement souhaite relancer les réacteurs ayant réussi les stress tests malgré l'hostilité de la population, qui s'organise pour vivre avec la radioactivité et la confusion qui règne sur leur territoire.

Le 3ème pays le plus nucléarisé (54 réacteurs), après les États-Unis (104) et la France (58) a stoppé toute production d’électricité nucléaire depuis le 5 mai dernier. Un soulagement pour les Japonais, qui pourrait cependant être de courte durée. Car les 54 réacteurs désormais éteints produisaient environ 30% de l’électricité du pays et cette décision a des impacts multiples : restrictions, hausse des tarifs, importation d’énergies fossiles, dépendance énergétique accrue, émissions de gaz à effet de serre… Le Japon a dû augmenter ses importations de pétrole de 20%, de charbon (+16%) et de gaz (+37%), ce qui a conduit le pays à connaître son premier déficit commercial depuis 1980. Certes, la population est parvenue à réduire sa consommation et le gouvernement a décidé d’investir dans les énergies renouvelables pour atteindre 20% d’ENR en 2020… Mais d’ici là, le pays doit trouver un nouveau mix énergétique, dont le nucléaire pourrait ne pas être absent. Le nouveau Premier ministre, Yoshihiko Noda, a ainsi proposé une « réduction de la part du nucléaire », via notamment le non-remplacement des réacteurs en fin de vie. Un projet certes moins radical que la politique antérieure du pays, qui prévoyait de porter à plus de 50 % la part du nucléaire d'ici 2030.

Mobilisation contre la relance du nucléaire

La population, elle, reste dans la défiance. Kolin Kobayashi, correspondant à Paris du Days Japan, témoigne de la grande confusion qui règne sur la question: « Le gouvernement a souhaité en avril redémarrer des centrales. Très vite des mobilisations citoyennes se sont mises en marche, mais loin de prendre cette mobilisation en compte, le nouveau gouvernement a au contraire fait pression sur l’autorité japonaise de sûreté nucléaire pour procéder à un seul stress test au lieu de deux, comme elle l’avait pourtant recommandé » explique-t-il. De fortes mobilisations ont eu lieu à Tokyo lors la commémoration de la catastrophe, le11 mars dernier, pour s’opposer à nouveau à cette relance. Aujourd’hui, plus aucun réacteur ne fonctionne…Jusqu'à quand ? Le gouvernement veut en effet relancer deux réacteurs fin juillet, dans l'ouest de l'archipel, et brandit la menace de la pénurie en direction de l’opinion publique…

Si 80% des Japonais souhaitent l’abandon du nucléaire, « le gouvernement persiste dans cette voie, malgré les coûts financiers démesurés qu’elle implique. La commission du nucléaire civil évalue cette politique de relance à 18 milliards d’euros, un investissement impossible dans le contexte économique actuel », explique Kolin Kobayashi. Depuis un an, l’avenir énergétique du Japon est flou et « l’ambiance générale est à la dépression s’agissant de Fukushima », poursuit le journaliste. « C’est devenu un sujet que les gens évitent, car ils n’en voient pas l’issue. Des militants sont encore très actifs, font des grèves de la faim, organisent des manifestations…La société civile  pensait pouvoir changer de cap après la catastrophe, mais ce ne sera pas le cas », prédit-il.

Laboratoires citoyens

David Boilley, physicien, membre de l'Association pour le contrôle de la radioactivité dans l'ouest (ACRO) -  laboratoire qui a aidé le japon à obtenir des mesures indépendantes de la radioactivité- reste toutefois optimiste sur la capacité des Japonais à s’organiser malgré la confusion qui règne. « La catastrophe est une faillite pour les exploitants et pour le gouvernement, qui n’a pas su prévenir l’accident. Evacuations tardives et dans des zones parfois plus irradiées encore, mensonge sur la situation, mauvaise gestion de crise et manque d’information des populations… La société civile s’est organisée très vite, cependant, pour comprendre » explique-t-il. Avec l’aide des ONG anti-nucléaire comme Fukurô no kai, Greenaction ou Friends of the Earth Japan et l’appui d’experts scientifiques, les associations de parents se sont mobilisées pour demander la décontamination et le contrôle des aliments dans les cantines. Puis la société civile s’est organisée pour avoir un accès aux mesures de radioactivité et obtenir des informations non manipulées. Tous les jours, des résultats circulent sur Internet, mesures que les autorités ont cherché à dénigrer au départ en les accusant d’amateurisme, mais qu’elles ont fini par  reconnaître comme sérieuses. « Des dosimètres ont été distribués, 1 000 laboratoires citoyens ont été créés à travers le pays en un an, et même s’ils ne peuvent pas tout mesurer, faute d’avoir les outils nécessaires trop coûteux et les connaissances scientifiques pour déchiffrer les résultats, la population a repris en main les informations », explique David Boilley.

Une mobilisation qui permet aujourd'hui aux Japonais de mesurer les contaminations pour l’eau et les aliments, tandis que l’ACRO a élargi les zones de contrôle et découvert des contaminations à 250 km de Fukushima, dans une banlieue de Tokyo, provenant de la nourriture. Des niveaux certes faibles, mais auxquels la population est exposée en continu. Par ailleurs, d’autres sources de contamination sont ignorées. Le gouvernement ne prend pas en compte l’intérieur des maisons par exemple, alors que les poussières les ont contaminées. Certaines  municipalités ont d’ailleurs choisi d’appliquer des critères plus stricts que ceux actés par le gouvernement, tout comme plusieurs commerçants. C’est le cas du groupe de supermarchés AEON qui a décidé de ne tolérer aucune contamination de ses produits. Radishboya Co., qui vend des produits bio, a également divisé par 10 la limite officielle en septembre 2011...en assumant les pertes économiques.

Réactions très contrastées au sein des professions concernées

Dans son second rapport intitulé « Initiatives citoyennes au Japon suite à la catastrophe de Fukushima », commandé par l’ASN, l’ACRO détaille les réactions des différentes corporations -médecins, avocats, scientifiques, élus-… qui s’avèrent très contrastées. Certains médecins ont par exemple affirmé que la radioactivité était sans danger, une partie du corps médical a même fui la catastrophe et abandonné les hôpitaux. D’autres au contraire ont ouvert des consultations gratuites. Des médecins sont impliqués dans le National Network of Parents to Protect Children from Radiation, d’autres se sont regroupés pour influencer le gouvernement en matière de limites de dose et répondre aux sollicitations, comme  l’association Citizen's Science Initiative Japan. Au sein de la communauté scientifique, le rapport détaille des réactions tout aussi disparates : beaucoup d’entre eux n’ont pas joué leur rôle, « sans doute parce qu’ils étaient trop déconnectés de la population », estime David Boilley. D’autres ont au contraire démissionné pour pouvoir aller mesurer librement la radioactivité sans être censurés par leur hiérarchie, certains se sont battus pour obtenir les fonds nécessaires et se faire aider par d’autres instituts…Enfin, s’agissant de la défense des victimes, un groupe d’avocats s’est formé pour aider les personnes touchées directement par la catastrophe à obtenir des indemnités. « Ils sont une cinquantaine et veulent maintenant bâtir une démarche collective de négociation avec TEPCo, pour donner plus de poids aux réclamations des personnes spoliées. Plus d’une centaine de victimes se sont déjà déclarées prêtes à les suivre dans cette démarche », explique l’ACRO. Des initiatives qui montrent que « les populations sont en train de s’organiser pour construire une autre société, alors que les autorités continuent sur un processus décisionnel centralisé qui ne tient pas compte de l’avis des personnes concernées (…) Une gestion verticale de haut en bas de la situation post-accidentelle [qui] ne fonctionne pas », conclut l’ACRO.

Véronique Smée
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