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« 90% des pays partagent leurs ressources en eau avec leurs voisins ». C’est le constat surprenant avancé par Koïchiro Matsuura, directeur général de l’Unesco, en introduction de la conférence internationale « L’eau pour la paix, la paix pour l’eau », organisée par l’Unesco, la Fondation Chirac et l’Agence française de développement (AFD). Selon les chiffres des Nations unies, plus de deux milliards d’individus sont déjà affectés par les pénuries d’eau. Le bilan s’aggrave d’année en année, avec le réchauffement climatique et la désertification des terres. Mais surtout, à cause d’une utilisation non raisonnée de cette ressource indispensable : en 50 ans, les besoins en eau douce ont été multipliés par 6, tandis que la population mondiale était multipliée par 3. Le partage des sources d’eau transfrontalières est donc une question décisive, surtout dans les régions où la ressource est rare : on ne compte plus les “guerres de l’eau”, civiles ou non, au Proche-Orient et en Afrique en particulier. Ces conflits ne peuvent que s’intensifier à mesure que les sources d’eau se raréfient, mais également sous la pression des crises économique et énergétique. Le manque d’eau, en poussant les populations à l’exode, est un vrai enjeu géopolitique. Comment faire en sorte que l’eau ne divise pas les peuples qui la partagent ? « Face à une situation aussi grave, les gouvernements sont obligés de repenser la coopération internationale » soutient Michel Camdessus, ancien directeur général du Fonds monétaire international (FMI). Beaucoup plus facile à dire qu’à mettre en place. Education, sensibilisation, diplomatie Plusieurs pays ont réussi à mettre en commun leurs forces pour optimiser la gestion des eaux partagées. Sous la pression démographique et climatique, le Mozambique a dû redéfinir sa perception de l’eau, avec l’aide de ses voisins. « Notre vision de l’eau était localisée, et non globale. La distribution de l’eau était asymétrique » se rappelle le professeur Lidia Brito, ancien ministre de l’éducation supérieure, des sciences et de la technologie. Quand le pays réalise la complexité des conflits liés à l’eau, il réagit en créant des commissions et des débats sur sa gestion. Une campagne d’éducation et d’information du public s’en est suivie. « L’eau n’était plus une ressource économique mais un moyen de collaboration entre les peuples » analyse-t-elle. Noah Kinarti, membre de la délégation israélienne pour les négociations avec les Palestiniens sur les questions de l’eau, explique comment les deux camps ont usé de diplomatie pour éviter d’envenimer un conflit historique. Ils ont décidé d’exclure le système de gestion de l’eau des conflits armés. « Grâce à cet accord, le problème de l’eau est le seul que nous ayons réussi à résoudre, même sous les feux » affirme l’ancien conseiller d’Ehud Barak. Par ailleurs, Israël a reconnu le “droit à l’eau” des Palestiniens. Comme « il n’y a pas assez d’eau pour deux peuples » selon Noah Kinarti, plusieurs solutions techniques ont été mises en œuvre : désalinisation de la mer, réduction des pertes d’eau, et un projet de canal entre la mer Morte et la mer Rouge (voir article lié). Des intérêts économiques communs La gestion des ressources en eau doit prendre en compte les intérêts humains, sociaux, mais aussi économiques. L’eau ne doit pas devenir une monnaie d’échange dans des conflits fratricides. Dans le cas du fleuve Sénégal, qui abreuve quatre pays (Guinée, Mali, Mauritanie et Sénégal), la valeur marchande de l’eau ne fait pas de doute. « Pour éviter un conflit à terme, nous avons décidé de répartir l’eau, non pas par pays, mais par secteur économique » raconte Mohamed Merzoug, haut-commissaire de l’Organisation pour la mise en valeur du fleuve Sénégal (OMVS). Autrement dit, l’eau est allouée aux pays riverains selon les besoins de leurs activités économiques, de telle sorte que ces activités apportent les mêmes bénéfices économiques aux pays. Les états ne reçoivent donc pas la même quantité d’eau, mais au final, le système reste équitable. « La Charte des eaux du fleuve Sénégal, basée sur la souveraineté partagée des pays, a eu une portée mondiale » affirme Mohamed Merzoug. Reconnaitre le droit individuel à l’eau Des solutions ponctuelles, spécifiques aux lieux et populations, existent donc. Mais les spécialistes s’accordent sur la nécessité de créer une structure d’arbitrage internationale, « pour prendre et réguler les décisions » selon Mohamed Merzoug, mais aussi « pour les faire appliquer » insiste le professeur Brito. « Nous avons enfin une Convention de l’eau à l’ONU, il faut qu’elle soit ratifié » insiste Michel Camdessus. L’UNESCO, avec la Fondation Chirac, concentre ses forces sur la création d’une convention commune de gestion des eaux, définissants des droits et des devoirs pour les Etats. Certains cherchent plutôt à toucher les peuples que leurs dirigeants. Sunita Narai, directrice du Centre indien pour la science et l’environnement (CSE) et auteur du livre « Faire de l’eau l’affaire de tous », propose la création de droits individuels à l’eau, mais également de « devoirs de ne pas surexploiter l’eau » pour les entreprises. « Notre société surconsomme pour prouver qu’elle est riche. C’est justement le gâchis qui créé le conflit » regrette-t-elle. « Il faut informer les peuples de la valeur de chaque goutte d’eau, en tenant compte des spécificités de chaque culture. » Pour Michel Camdessus, « la guerre de l’eau n’a pas eu lieu, et n’aura peut-être pas lieu, grâce à la coopération ».
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