|
Alors que la Banque mondiale vient de terminer une nouvelle étude sur le développement et le changement climatique (1) montrant que les pays développés doivent « stimuler le développement de sources d’énergie différentes » pour faire face au changement climatique, les Amis de la Terre dénoncent les incohérences des institutions financières internationales (IFI) sur la question. Dans un rapport intitulé « Institutions financières et climat : la grande hypocrisie » publié aujourd’hui, l’association affirme que, malgré les discours de bonnes intentions, les projets énergétiques de la Banque mondiale et de la Banque européenne d’investissement (BEI) restent souvent basés sur des énergies fossiles. Un constat qu’elles ne partagent pas. « La banque mondiale ne consacre que 16% de son portefeuille énergétique aux énergies renouvelables (hors grands barrages). Dans le même temps, ses financements aux fossiles ont doublé en 2008 et dépassent pour la première fois les 3 milliards de dollars », dénonce ainsi le rapport. Le charbon, le combustible le plus polluant, fait même encore l’objet de très gros investissements : en 2008, un milliard de dollars a ainsi été investi dans de tels projets et plusieurs autres sont en cours. Pourtant, selon la Banque mondiale, cette même année, ses financements pour des projets sur les énergies renouvelables et l’efficacité énergétique dans les pays en développement ont cru de 87%. Et, en 2009, encore de 24%, ce qui représente aujourd’hui 3,3 milliards de dollars, soit son « plus haut niveau historique ». « Les engagements totaux en matière de rendement énergétique et d’énergies renouvelables pour l’exercice clos le 30 juin 2009 représentaient plus de 40% des prêts destinés à l’énergie octroyés par le Groupe de la Banque mondiale », précise-t-elle dans un communiqué et « deux tiers des fonds utilisés dans le cadre de projets en matière d’énergie financés par la société financière internationale portaient sur les sous secteurs de l’énergie renouvelable ou du rendement énergétique. » Au total, sur les cinq dernières années, 366 projets ont été approuvés dans 90 pays, dont 99 au cours de l’année dernière. Si « la majorité des projets « propres » sont des grands barrages, dont les impacts environnementaux et sociaux sont vivement critiqués », selon les Amis de la Terre, il semble pourtant qu’en 2009, les projets de centrales hydroélectriques de plus de 10MW ont pris une bien moindre importance. En effet, alors qu’ils comptaient pour plus d’1 milliard d’euros en 2008, ils ne représentent que 177 millions cette année. Mais l’association s’interroge aussi sur les choix des projets aidés par la banque. Entre 1997 et 2007, la Banque mondiale a financé des projets fossiles qui émettront 26 milliards de tonnes de CO2 au cours de leur durée de vie, soit 47 fois les émissions annuelles de la France. Dans le nord de l’Inde par exemple, celle-ci a investi 450 millions de dollars dans la construction d’une méga centrale à charbon émettrice de 26 millions de tonnes de CO² par an. Ce qui la classe parmi l’un des 50 plus gros émetteurs de CO² au monde, quand la région, dispose, selon l’aveu même d’un ancien économiste de la banque, d’un énorme potentiel pour le développement de l’énergie solaire…
Un appel à la mobilisation de la France
Alors que le Nicolas Sarkozy affirmait, il y a tout juste deux ans, que l’« on ne peut pas dire à la tribune de l’ONU qu’il faut un développement propre et continuer à financer un développement qui ne le serait pas », les Amis de la Terre enjoignent le Président à plus de cohérence. Selon eux, la France est en effet un acteur central dans les IFI : elle fait partie des quatre actionnaires principaux de la BEI et fait partie des 8 Etats qui disposent d’un administrateur au sein de la Banque mondiale où elle dispose de 5% des quotes-parts de droits de vote. En conclusion du rapport, les Amis de la Terre demande ainsi à la France de prendre position au sein de ces institutions pour demander le calcul des émissions induites par leurs financements et investissements, fixer des objectifs de réduction de leurs émissions de GES et stopper le financement public des énergies fossiles et de l’aviation.
Addiction aux énergies fossiles Autre institution visée : la banque européenne d’investissement. « Ces cinq dernières années, la BEI a investi quatre fois plus d’argent dans les énergies fossiles que dans le solaire, l’éolien et le bois-biomasse réunis (..). Et en 2007, si les prêts aux renouvelables ont augmenté, c’est également le cas des prêts au charbon », affirment les Amis de la Terre. Alors que la banque déclare faire « la promotion d’une énergie durable, compétitive et sûre » l’une de ses « cinq priorités opérationnelles » depuis 2007 ; sur les 10,2 milliards d’euros affectés à cette question en 2008, seuls 2,2 milliards ont effectivement été affectés à des projets dans le domaine des énergies renouvelables. Un engagement qui a cependant « triplé ces deux dernières années » et qui a été bien supérieur aux objectifs initiaux en 2007 et 2008 (+ de2,5 fois), rappelle la BEI. Avant de souligner que, dorénavant « au moins 20% de ses projets énergie dans l’UE devra couvrir le secteur des énergies renouvelables ». « La plupart des projets dans les secteurs du pétrole et de gaz ont été développés avant 2002. Depuis lors, le financement de la part de la Banque à ces secteurs a été réduit à 1% des prêts totaux pour le domaine de l’énergie », tient également à préciser Viviana Siclari, responsable de la communication du département Civil Society Organisation de la BEI. Cependant, « étrangement, les projets pétroliers ne sont pas comptabilisés dans le secteur énergie sur le site de la BEI », rétorque le rapport. Or, au premier semestre 2009, la banque a encore accordé 800 millions d’euros à des raffineries de pétrole et elle est impliquée dans des projets pétroliers et gaziers très controversés tels que l’oléoduc Tchad Cameroun, le gazoduc ouest africain (du Nigéria au Ghana) ou l’exploitation pétrolière à Basilicata en Italie (voir article lié). D’ici quelques mois on devrait peut-être avoir plus de précision sur l’impact environnemental des projets financés par la Banque européenne d’investissement. Celle-ci est en effet en train d’évaluer son empreinte carbone à l’aide d’un programme pilote, basé sur les bonnes pratiques internationales, et destiné à évaluer les émissions de gaz à effet de serre causées par les projets financés Pour l’heure toutefois, « ces financements mettent en évidence une véritable addiction des deux principales IFI aux énergies fossiles. Elles demeurent incapables à ce jour de concevoir des modèles énergétiques sans recours massif aux énergies fossiles, bloquant la transition vers la sobriété énergétique et les énergies renouvelables », concluent les auteurs du rapport, Anne-Sophie Simpere et Sébastien Godinot. Or, les institutions financières internationales ont « un rôle crucial à jouer dans la lutte contre les changements climatique » car l’implication d’une IFI dans un projet provoque un fort effet d’entraînement: en moyenne un dollar d’investissement public attire deux à trois dollars d’investissement privé… (1) Le rapport sur le développement dans le monde 2010: développement et changement climatique
|