Notation sollicitée : une spécificité française ?

Finance \Agences de notation

Publié le 02-03-2005

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Les entreprises qui souhaitent se faire évaluer sur un plan social et environnemental peuvent le faire via la notation sollicitée. Cette offre récente des agences de notation extra financière est née de la demande formulée par les entreprises non seulement de mieux comprendre les méthodologies d'évaluation mais aussi de mesurer l'efficacité des actions qu'elles pouvaient avoir mis en œuvre. Cette spécificité française est le résultat de la conjugaison de deux facteurs. En France, la pression, en terme de RSE, s'exerce directement sur les entreprises et non pas sur les investisseurs, essentiellement à cause du faible poids des fonds de pension. D'autre part, l'investissement socialement responsable et la notation extra-financière se sont construits sur une approche non militante, refusant l'exclusion pour évaluer les potentiels sociaux et environnementaux des entreprises, dans tous les secteurs. A terme, la notation sollicitée pourrait s'exporter, en particulier via le rachat par le Norvégien DNV du londonien Core Ratings, qui compte devenir un acteur européen de ce marché émergent.

Au départ, la notation extra-financière reposait uniquement sur l’analyse des informations disponibles sur l’entreprise ou communiquées par elles, croisées avec celles dont disposent ses parties prenantes. A ce type de notations achetées par des investisseurs, est donc venue s’ajouter une autre évaluation, financée par les émetteurs et dont les résultats restent confidentiels, sauf exception. Sur le marché de la notation sollicitée, les trois principaux acteurs français ont des pratiques différentes, Vigeo a la particularité d’associer les deux métiers, BMJ-CoreRatings a choisi d’en faire son seul métier et Innovest se refuse à le faire pour des entreprises cotées qu’elle note par ailleurs. Ces différences témoignent des questions que pose la notation sollicitée et auxquelles ont accepté de répondre un interlocuteur appartenant à chacune de ces agences.

Comment définissez-vous la notation sollicitée et quels moyens y affectez-vous ?
Fouad Benseddik, directeur de la recherche et des relations institutionnelles de Vigeo
: A l‘inverse de la notation pour les investisseurs, la notation sollicitée offre aux dirigeants un diagnostic approfondi de leur niveau d’engagement sur les enjeux de RSE qui leur permet ensuite d’apprécier les facteurs de risques et d’engager éventuellement des démarches de progrès. Il s’agit d’une évaluation de type audit qui s’effectue, sur place et sur pièces, et porte sur un périmètre déterminé par l’entreprise. Elle consiste à examiner les politiques, les processus, les moyens et les résultats au regard d’un référentiel de critères, à la fois universels et adaptés aux secteurs et aux territoires d’implantation de l’entreprise. L’équipe compte 9 personnes dont 7 auditeurs. Quand nous notons une entreprise au capital de Vigeo, nous pouvons faire intervenir un tiers de confiance qui supervise la mission.
Pascal Bello, président de BMJ-CoreRatings : La notation sollicitée est un travail approfondi qui consiste à s’installer dans l’entreprise pour mesurer sa performance extra financière. Nous nous forgeons une opinion, et je tiens à ce mot, qui ne passe pas par le discours de communication mais par des entretiens multiples permettant de recouper l’information et de souligner les éventuelles incohérences de la politique. Cette opinion se matérialise dans des notes à 10 niveaux, intégrant des tendances à moyen et long terme.
Nous avons 5 pôles d’analyse correspondants aux 5 critères classiques. Les analystes doivent avoir, à un moment ou un autre, occupé des fonctions en entreprise leur permettant de comprendre les enjeux et de mener des entretiens avec pertinence. Nous sommes aujourd’hui 14 intervenants en entreprise, et nous nous appuyons sur 7 à  8 intervenants extérieurs et partenaires.
Pierre Trevet, directeur d’Innovest France : Nous récusons la différence entre notation sollicitée et notation déclarative qui est un terme péjoratif. Pour nous, il n’y a qu’une seule analyse qui doit avoir la même méthodologie, qu’elle soit achetée par des investisseurs ou par des émetteurs. C’est la seule qui ait du sens et qui permette un rating sectoriel, «best in class» et une analyse risques/opportunités en tenant compte des paramètres financiers.
Paradoxalement, nous pensons être les seuls à pouvoir proposer une véritable notation sollicitée mais nous nous interdisons de le faire pour des entreprises que nous notons par ailleurs. Donc nous n’avons à notre actif que 4 à 5 missions portant, par exemple, sur des entreprises publiques, ce qui représente moins de 5 % de notre chiffre d’affaire

Y a-t-il conflit d’intérêt entre notation sollicitée et notation déclarative?
Fouad Benseddik
 : Pour une agence qui disposerait d’une seule équipe pour les deux types de notation, le conflit d’intérêt est évident. C’est pourquoi les équipes de Vigeo sont rigoureusement distinctes et travaillent sur deux produits totalement séparés.
Pierre Trevet : Evidement et même si le marché français est prometteur, nous n’y souscrivons pas pour ne pas compromettre notre crédibilité à l’échelle internationale. Nous sommes, de plus, sceptiques sur la pertinence, pour les entreprises mais aussi et surtout pour les investisseurs, de deux évaluations faite sur des méthodologies différentes. 

Quels sont les contours de ce marché émergent ?
Pascal Bello
 : En 2004, nous avons réalisé plus de 20 notations sollicitées pour des  entreprises dont un tiers a demandé à ce que cela reste confidentiel. Cela va de la PME de 1500 salariés à la multinationale de 300 000 employés. Pour 2005, notre prévision réaliste est d’une quarantaine d’entreprise. 
Fouad Benseddik : C’est un marché particulier. En France, les grandes entreprises notamment multinationales entraînent dans leur sillage un ensemble de PME. Nous ferons une communication détaillée, début 2005 sur nos résultats dans ce domaine.

La notation sollicitée est-elle l’avenir de l’évaluation extra-financière ?
Pascal Bello
 : C’est le seul modèle garantissant des revenus suffisants et c’est pour cela que nous avons choisi d’en faire notre seul et unique métier. Dans la mesure où nous évaluons la capacité managériale à mener des actions garantissant la pérennité de l’entreprise, il s’agit d’un modèle exportable et donc je suis très optimiste sur son développement.
Pierre Trevet : Même si pour des raisons déontologiques nous refusons ce marché sur lequel notre légitimité est indéniable, il est difficile de prévoir l’avenir. Aujourd’hui la demande de notation sollicitée émane d’entreprises soucieuses de mesurer l’impact de leur politique développement durable et de valider les efforts faits. Si demain on évolue vers une institutionnalisation de la notation sollicitée sur le modèle de la notation financière, nous rendrons publiques nos notes mais les entreprises seront alors dans l’obligation de se faire évaluer. Pourquoi pas ?
Fouad Benseddik : Même si nous sommes très contents de notre première année d’exercice et des perspectives offertes par la notation sollicitée, il faudrait que tous les acteurs évoluent considérablement pour qu’il ne reste plus que ce type d’évaluation inspirée de la notation financière. Le fait est que le besoin actuel de mesure de performances extra-financières s’exprime de deux façons, l’une basée sur la comparaison des performances d’entreprises, secteur par secteur, indispensable aux investisseurs et l’autre utile aux entreprises pour faire une diagnostic et définir des priorités. Ceci dit, il est clair que la notation financière touche ses limites dans l’évaluation de la valeur d’une entreprise et que la notation sollicitée repose sur l’évidence de l’existence de risques non immédiatement quantifiables et non assurables mais dont tout le monde s’accorde à penser qu’ils peuvent avoir des effets systémiques importants.

A.C.Husson / Extrait de la Lettre de l'économie responsable
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