Publié le 29 octobre 2013

L'APRES PETROLE

La troisième révolution industrielle du Nord Pas-de-Calais

Région symbole du déclin de la deuxième révolution industrielle, le Nord Pas-de-Calais entend aujourd'hui prendre une longueur d'avance en préparant le virage de la troisième axée sur l'énergie et le partage de l'information, selon l'essayiste Jeremy Rifkin. Pendant un an, les acteurs politiques, économiques et académiques du territoire ont planché ensemble sur un master plan qui doit amener la région à passer à un nouveau modèle économique, énergétique et sociétal.

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Il y a un an, après la conférence d'ouverture du World forum de Lille réalisée par Jeremy Rifkin sur la troisième révolution industrielle (1), Daniel Percheron, le président du Conseil régional du Nord Pas-de-Calais lançait un pari un peu fou : celui de faire de la région le terrain d'expérimentation de la théorie de l'essayiste. Un appel « plus improvisé que réfléchi », souligne aujourd'hui le politique, mais qu'il ne regrette pas. « Nous sommes aujourd'hui en état intellectuel et physique d'être la première région de France à pouvoir décliner concrètement la pensée de Rifkin », clame-t-il fièrement. Car, après un an de travail collaboratif impliquant toutes les forces économiques, politiques et académiques de la région sous la houlette du Conseil régional et de la CCI Nord de France et animé par Jérémy Rifkin, la séance de clôture du World forum 2013 a été l'occasion de présenter un master plan destiné à préparer l'avenir énergétique et industriel de la région.

5 piliers indissociables

Celui-ci est axé sur 5 piliers. Le premier est basé sur le passage aux renouvelables. La région se fixe d'abord comme ambition de réduire de 60% sa consommation d'énergie globale à l'horizon 2050 et de diviser par 4 ses émissions de CO2 sur la même période. Pour la production, le cap est fixé à 100% d'énergies renouvelables à l'horizon 2050 à la fois en facilitant le déploiement de l'énergie photovoltaïque et solaire par le biais de coopératives et d'une simplification des démarches administratives, et en exploitant le potentiel foncier et maritime pour l'éolien estimé à 3 000 MWh/an ainsi que celui de la biomasse qui pourrait fournir 40% des besoins en gaz de la région d'ici 2050.

Deuxième pilier, celui du bâtiment. Le Nord Pas-de-Calais dispose de milliers de friches industrielles à réhabiliter et d'un programme de rénovation thermique de 100 000 logements d'ici 2015, soit un dixième du parc de la région (1,4 million d'ici à 2050). L'ambition est de transformer le maximum de ces bâtiments en petites centrales énergétiques : d'ici 2050, la région voudrait ainsi pouvoir équilibrer les volumes de production et de consommation énergétique du parc immobilier (hors bâtiments industriels).

Troisième pilier, celui du stockage de l'énergie. Un point central pour assurer une production viable d'énergie en gommant le problème de l'intermittence des renouvelables. La région mise notamment sur la possibilité d'emmagasiner l'électricité sous forme d'hydrogène.

Quatrième pilier : l'Internet de l'énergie. Pour maîtriser la complexité des flux d'une énergie de plus en plus décentralisé, Rifkin insiste sur la nécessité d'une coordination et d'un échange d'information sur la disponibilité et les prix via Internet et les smart grids (réseaux intelligents). La généralisation des compteurs intelligents et l'apparition d'applications mobiles, en open source, devraient ainsi permettre une meilleure gestion des consommations et la vente d'énergie sur le réseau.

Enfin, cinquième pilier, celui de la mobilité. La région mise notamment sur les voitures électriques : « Dans quelques années, tous les parkings du territoire seront équipés en borne de recharge électrique » assure Jeremy Rifkin. Grâce au développement de « l'Internet de la logistique », la région espère aussi pouvoir rationnaliser les flux de transport avec moins d'embouteillages, d'investissements et d'énergie, mais aussi proposer plus d'interconnexion entre les réseaux ou optimiser la chaîne de distribution.

« Seuls, les 5 piliers ne sont rien mais. Rassemblés, ils créent la bonne infrastructure », souligne Jérémy Rifkin avant d'ajouter que « ce plan est entièrement fondé sur le bon sens et totalement faisable ». Pour le compléter, il faut aussi préciser que la Région et la Chambre de commerce Nord de France travaillent aussi sur l'application des principes de l'économie circulaire et de la fonctionnalité.

Un financement innovant

Le master plan est indéniablement ambitieux. Entre 600 millions et 1 milliard d'euros (1% du PIB du Nord Pas-de-Calais) par an seraient nécessaires à son déploiement selon les calculs de la Région. Mais quels sont les moyens pour le mettre en œuvre ? « Nous avons d'ores et déjà plusieurs projets, une vingtaine dans le domaine du bâtiment, de l'industrie et de la mobilité, à mettre en avant dès 2014 pour convaincre les sceptiques », assure Philippe Vasseur, le président de la Chambre de commerce Nord de France et du World Forum de Lille. « Il faudra seulement nous permettre de les mettre en place, en assurant le maximum de souplesse administrative et règlementaire. Nous avons besoin du droit à l'expérimentation » a également insisté l'homme politique.

Pour les financer, la région espère évidemment pouvoir compter sur les financements publics (Etat, Caisse des dépôts, BPI, fonds européens, plans de reconquête industrielle, contrats de plans Etat-Région, etc.) mais pas seulement. « N'attendons pas tout des fonds publics. La BPCE nous a déjà dit qu'elle était prête à investir dans la troisième révolution industrielle. J'espère que beaucoup d'autres suivront », déclare Philippe Vasseur. Plus original, c'est l'épargne citoyenne qui est très attendue. La capacité d'épargne de la région est importante : ce sont plus de 200 milliards d'euros qui pourraient être mobilisée par la mise en place d'un livret servant à financer exclusivement les projets de la troisième révolution industrielle sur le territoire ou le fléchage d'une faible partie des souscriptions de l'assurance vie (environ 2%) vers ces projets. Enfin, la région propose la création d'une plateforme de crowdfunding (financement participatif sur Internet) pour financer les start-ups et PME régionales.

La région fortement touchée par le déclin de la deuxième révolution industrielle, attend beaucoup de ce plan. « Grâce à l'infrastructure de la Troisième révolution industrielle (la région) aura amélioré sans commune mesure sa compétitivité », assure ainsi Jeremy Rifkin. 200 milliards d'euros environ devraient être investis sur la période mais le retour sur investissement est estimé à près du double par l'expert. La seule baisse de la facture énergétique devrait permettre de faire des économies estimées à 7 milliards d'euros par an en 2050 et le gain en emplois nets pourrait atteindre 165 000 emplois à cette même date.

Autant dire que le Nord Pas-de-Calais est désormais considéré comme un laboratoire vivant de la Transition énergétique et que chaque succès mais aussi la moindre erreur sera traquée. « Maintenant toutes les régions vont venir regarder où vous en êtes et si cela vaut le coup de s'en inspirer. C'est une énorme responsabilité », a averti Jeremy Rifkin. Mais aussi la plus formidable des opportunités semblent estimer les forces vives d'une région qui sont venues en masse écouter le détail d'un master plan qui doit assurer leur avenir.

(1) La troisième révolution industrielle, Jérémy Rifkin, 2012, Les Liens qui libèrent.

Béatrice Héraud, envoyée spéciale à Lille
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