Publié le 04 février 2016

L'APRES PETROLE

L’Inde, laboratoire du système D écologique

Dans sa course effrénée au développement, l’Inde voit également émerger un foisonnement d’initiatives écologiques et sociales nées de la débrouillardise des citoyens. Comme toujours dans son histoire, la société civile indienne résiste quand il s’agit de préserver ses terres, ses forêts, ses cours d’eau. Un mouvement raconté par Bénédicte Manier dans son dernier ouvrage, "Made in India, Le laboratoire écologique de la planète" et qui a largement de quoi nous inspirer.

Paysage du Kerala.
Istockphoto

"Il arrive que David gagne contre Goliath". En une phrase, Bénédicte Manier, journaliste à l’AFP (Agence France Presse) résume le message qu’elle veut faire passer dans son dernier livre "Made in India" (1). De ce pays où elle "traîne ses guêtres" depuis plus de vingt ans, Bénédicte Manier a rapporté "des solutions simples et reproductibles", dont "le monde entier peut s’inspirer, que ce soit en Afrique ou dans les pays développés", explique-t-elle. 

Territoires zéro déchet, villages éclairés au solaire, reconstitution des nappes phréatiques, agriculture durable, démocratie participative ou encore médecine solidaire... Partout dans le sous-continent, des actions se mettent en place et se concrétisent, dans tous les secteurs. "C’est sans doute le seul pays du monde qui voit naître autant d’initiatives ingénieuses venues de citoyens ordinaires." Plus que jamais, le "jugaad", ce terme hindi qui désigne l’ingéniosité quotidienne des Indiens et proche de notre "système D", est mis en pratique. 

 

L’industrialisation avant l’écologie 

 

Pourtant, le pays, en pleine croissance économique, est aujourd’hui un des plus grands pollueurs et émetteurs de gaz à effet de serre, après la Chine et les Etats-Unis. 60% de son électricité provient encore du charbon et le gouvernement prévoir d’ouvrir une nouvelle mine par mois d’ici 2020.

Aujourd’hui, New Delhi est la capitale la plus polluée au monde, devant Pékin, avec un taux de particules fines six fois plus élevé que la norme. Et cela n’est pas près de s’arrêter. Avec une croissance démographique en plein boom, le pays sera le plus peuplé du monde en 2022 et se placera au 3ème rang des économies mondiales en 2030.

"Le Premier ministre s’est  fait élire sur cette promesse de développement. C’est un mot magique en Inde où chaque mois, un million de jeunes arrivent sur le marché du travail. Narendra Modi a d’ailleurs averti que l’écologie passerait après l’industrialisation du pays", raconte Bénédicte Manier. Et le chef du gouvernement est déjà passé aux actes : "plus de 180 projets industriels ont été débloqués dès la première année de son élection [en mai 2014, NDLR], en grande partie des mines de charbon." 

 

Et là, dans la stridence des klaxons, sur ces avenues voilées d’une pollution poussiéreuse, l’Inde m’est soudain apparue comme ce qu’elle est : un concentré de ce que la planète est en train de vivre. Un laboratoire singulier, où cohabitent les effets les plus néfastes de la civilisation industrielle et les mobilisations écologistes les plus inspirantes (…) Pour le pire ou le meilleur, l’Inde est aujourd’hui le champ d’expérimentation grandeur nature de ce que notre planète sera demain. Allons visiter ce qu’elle invente de meilleur.

 

Une tradition de résistance 

 

Mais face à cette industrialisation à marche forcée, le pays de Gandhi a toujours opposé une résistance écologique, notamment portée par les femmes. Dans les années 70, avec le mouvement "Chipko", des milliers de femmes ont entouré des arbres de leurs bras pour empêcher la déforestation, rappelle Bénédicte Marnier. 

Cette résistance se retrouve aujourd’hui. Le pays compte ainsi plus de 3 millions d’ONG ! Le sous-continent peut aussi compter sur sa jeunesse ; les deux tiers de la population a moins de 35 ans. Et sur un nombre record  d’entrepreneurs sociaux. "Une dynamique est en place grâce à cette nouvelle génération connectée et éduquée. Les jeunes Indiens s’impliquent beaucoup dans les start-up par exemple, en ayant conscience des défis environnementaux et sociaux auxquels ils doivent faire face. D’autant qu’en général, les Indiens sont très doués pour l’entrepreneuriat. Ce sont des marchands nés !", commente la journaliste. 

 

Des banques de graines portées par des femmes 

 

La mobilisation des femmes n’a pas non plus faibli. Dans l’État du Telangana, au Sud, ce sont elles qui ont permis à un village terrassé par la famine de se transformer. Elles ont emprunté des semences anciennes qu’elles ont ensuite remboursées en nature, avec intérêts, avant de mettre en place des banques de graines. Immédiatement, les rendements très élevés leur ont permis d’être autosuffisantes et même d’exporter leur surplus vers des villes voisines. "Il s’agit là d’une véritable conversion citoyenne sans aucune transaction d’argent, précise Bénédicte Manier. Les femmes ont repris en main la souveraineté alimentaire de leur village et sa gouvernance. Elles ont ouvert des crèches et des écoles du soir pour les adultes. Elles ont aussi démontré que l’agriculture bio peut nourrir des zones densément peuplées uniquement avec des savoirs ancestraux." 

 

"Je suis peut-être illettrée", sourit Chandramma, une solide sexagénaire qui supervise bénévolement les seed banks de 70 villages, "mais je suis prête à démontrer à n’importe quel scientifique qu’avec de la fumure naturelle et des semences qui ne coûtent rien, je produis une nourriture plus saine qu’avec des semences modernes qui coûtent cher. Et que nous, nous enrichissons les sols au lieu de les détruire."

 

 

 Rajendra Singh a reconstruit les "johads", des bassins de rétention de l'eau de pluie.

 

"L’homme de l’eau" 

 

Bénédicte Manier cite aussi l’exemple de Rajendra Singh, connu en Inde comme "l’homme de l’eau". Dans le pays, 90% de l’eau est accaparée par l’agriculture, la moitié des États sont en situation de stress hydrique élevé et le pays devrait connaître un épuisement de ses ressources en eau en 2030. Une situation qui était déjà critique dans les années 80. Arrivé en 1985 dans le petit district d’Alwar, dans le Rajasthan, un État très aride du pays, l’ancien médecin a donc décidé de reconstruire les "johads", ces bassins qui retenaient l’eau des pluies et l’aidaient à s’infiltrer dans le sol. Avec succès. En s’associant à un ingénieur local et en mobilisant la population, les réservoirs étaient de nouveau remplis après deux ou trois moussons.

Aujourd’hui encore, "ils permettent de fournir 700 000 personnes en eau potable. Les fermiers sont parmi les plus riches de la région avec trois récoltes par an. Et cinq rivières disparues coulent à nouveau" se réjouit Bénédicte Manier. Rajendra Singh a quant à lui reçu, en mars 2015, le prestigieux Stockholm Water Prize (le "Nobel de l’eau") pour avoir démontré que la désertification et la pauvreté rurale ne sont pas une fatalité. 

 

Le retour de l’eau n’a pas seulement métamorphosé les paysages : il a aussi entraîné une reprise en main de l’ensemble du territoire par ses habitants. Tous gèrent l’eau au sein d’un "parlement" local autogéré (jal sansad) et d’assemblées de village où chacun, hommes et femmes, de hautes et de basses castes, dispose d’une voix égale.

 

Vers une société du care et du partage 

 

Par son système de soins aussi, l’Inde surprend. Deux grands réseaux d’hôpitaux (dont l’un vient d’entrer en Bourse), haut de gamme et adossés à des fondations, fonctionnent en assurant des soins gratuits aux plus pauvres, tout en attirant la classe moyenne et même un fort tourisme médical.

Parallèlement, des réseaux de santé informels se mettent en place dans les campagnes. Des femmes sont formées à effectuer des examens simples dont les résultats sont envoyés par Internet en ville. C’est d’ailleurs en Inde que le premier réseau citoyen de soins palliatifs au monde a vu le jour.

Dans le Kerala, 100 000 bénévoles – étudiants, fermiers, postiers, retraités, pharmaciens, femmes au foyer, travailleurs sociaux... – s’occupent de 70 000 malades en fin de vie à domicile. Une idée qui suscite un intérêt croissant à l’étranger, en Irlande ou dans le sud de l’Espagne, mais aussi au Bangladesh, en Thaïlande ou au Sri Lanka.

"La société civile se mobilise pour pallier les carences du gouvernement, explique Bénédicte Manier. Il y a encore une notion de désintéressement qui reste forte. L’intérêt commun prévaut sur l’individualisme. Ici, contrairement à la France qui a une tradition colbertiste, on n’attend pas que les solutions viennent d’en haut, on agit soi-même." 

 

"Le capitalisme a atteint les limites de l’absurde, en brevetant même la biodiversité. Or, partager ce qu’on sait est une question d’empowerment, d’autonomisation des individus. Et c’est le futur : nous allons vers des sociétés auto-organisées, autosuffisantes, où les qualifications de chacun serviront à tout le monde", rappelle Anil K. Gupta du réseau Honey Bee, le seul au monde à articuler les savoirs de fermiers, d’artisans, de scientifiques, d’informaticiens et d’étudiants. 

 

"Cet empowerment, cette reprise en main du pouvoir par les citoyens sur leur territoire, est notamment possible en Inde parce que c’est l’un des rares pays à avoir inscrit la démocratie participative dans la Constitution dans les années 90", estime la spécialiste. "Les gram sabhas, des assemblées de villages, réunissent la population pour prendre des mesures d’intérêt commun. L’auto-gouvernance est rendue possible." Ce n’est peut-être pas pour rien que l’Inde est aussi appelée la plus grande démocratie du monde...

 

(1) "Made in India, Le laboratoire écologique de la planète" de Bénédicte Manier. Editions Premier Parallèle, novembre 2015, 160 pages. Disponible en version numérique.
Concepcion Alvarez
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