Publié le 30 janvier 2012

L'APRES PETROLE

« Il n'y aura pas de sortie de crise sans la résolution des problèmes sociaux et environnementaux »

En octobre 2010, quelque 2 000 économistes montraient leur opposition au « diktat néo-libéral de la logique économique actuelle » par un Manifeste qui a eu un retentissement international. Deux ans plus tard, ils profitent de la période électorale pour livrer leurs propositions dans un livre au titre évocateur : « Changer d'économie! ». Le co-président du collectif, Jean-Marie Harribey, qui est aussi l'ex co-président d'Attac, a dirigé un chapitre sur « Les enjeux d'une transformation écologique qui soit sociale ». Entretien.

136576_GF.jpg
Jean-Marie Harribey

Jean-Marie Harribey

Jean-Marie Harribey est ancien professeur agrégé de sciences économiques et sociales et maître de conférences à l'université Bordeaux 4. Co-président des économistes atterrés, il a été co-président d'Attac France entre 2006 et 2009 et reste aujourd'hui membre du conseil scientifique de l'organisation. Ses domaines de recherche sont la critique de l'économie politique, la théorie de la valeur, la socio-économie du travail et de la protection sociale, le développement soutenable, l'économie et l'écologie. Il a écrit de nombreux ouvrages dont « Sortir de la crise globale, Vers un monde solidaire et écologique » (co-direction avec Dominique Plihon pour Attac), La Découverte, Paris, 2009 et «Raconte-moi la crise » (Le Bord de l'eau, 2009). Dans le livre « Changer d'économie! » il est le co-auteur du chapitre « les enjeux d'une transformation écologique qui soit sociale » avec Philippe Quirion et Gilles Rotillon (Les Liens qui libèrent, 2012)

Novethic. Quelle est l'importance de la transition écologique pour les économistes atterrés ?

Jean-Marie Harribey. C'est un point qui monte en puissance dans la mesure où il n'y aura pas de sortie de crise sans solution alliant la résolution des problèmes sociaux et environnementaux. Le capitalisme est confronté à une double impasse. D'abord, il ne peut plus penser l'accumulation basée sur la finance. Une finance qui a pu se développer avec cette ampleur parce que l'exploitation de la force de travail s'est renforcée, ce qui a conduit à une dégradation des conditions sociales, du chômage, etc. Deuxièmement, il y a la barrière de la finitude des ressources de la planète. Nous pensons donc que la sortie de crise ne peut être pensée sans remise en cause de l'exploitation de la force de travail, que la finance a organisée, et du modèle productiviste.

Pour amener cette transition écologique, deux voies très différentes sont proposées : la croissance verte d'une part, la décroissance, de l'autre. Vous refusez et l'une et l'autre. Pourquoi ?

Jean-Marie Harribey. Ce qui est appelé croissance verte ne signifie pas autre chose que le fait de repeindre un peu en vert un capitalisme qui comprend tout à coup qu'il a trop sacrifié l'environnement. Une véritable transition écologique est incompatible avec la logique du profit, que ce soit pour ses choix d'investissements, d'infrastructures et de recherche. La croissance verte, qui ne remet pas en cause l'idée que l'on peut croître à l'infini sur une planète aux ressources finies, est donc pour nous une impasse.

La décroissance présence l'inconvénient inverse. La transition écologique va demander du temps. Pendant de longues années -voire de longues décennies-, il va falloir faire des investissements très importants pour transformer nos infrastructures, notre production énergétique, notre habitat, notre urbanisme, etc. Il est difficile de chiffrer ces investissements très longtemps à l'avance, mais l'on sait que pour entamer le plus rapidement possible cette transition, il va falloir consacrer des dizaines ou des centaines de milliards d'euros à des investissements pour isoler les bâtiments, pour construire des transports collectifs et préparer les énergies renouvelables. Cela ne peut être réalisé dans un contexte où la production globale diminuerait, ce qui est le propre de la décroissance.

Face à ce constat, quelle est la troisième voie préconisée par les « Economistes atterrés » ?

Jean-Marie Harribey. Elle n'a pas encore de nom. Nous proposons surtout l'amorce d'un développement qualitatif, de façon à s'éloigner de la croissance capitalistique actuelle sans s'engouffrer non plus dans la tendance catastrophique de la décroissance. Certes, des productions méritent d'être diminuées, comme la production agricole intensive, le transport automobile, etc., mais d'autres doivent être développées pour anticiper l'avenir comme le secteur de la santé, de l'éducation, de la recherche, etc. Il faut aussi bien évidemment penser l'après-pétrole et l'après-nucléaire en développant les énergies renouvelables et l'efficacité énergétique. Nous nous référons en cela au scénario négaWatt. Nos estimations de créations d'emplois, grâce aux énergies renouvelables, rejoignent aussi celles du SER, qui table sur 125 000 créations d'emplois (voir le livre blanc 2012 du SER). De notre point de vue, il faut cependant se garder de ne voir les ENR que sous l'angle de la création d'emploi net créé, il faut aussi y voir un modèle énergétique plus autonome et moins gaspilleur.

Le livre des Economistes atterrés « Changer d'économie ! » veut être force de proposition en cette année électorale. Selon vous, qui incarne le mieux ce projet de transition écologique parmi les candidats à l'élection présidentielle ?

Jean-Marie Harribey. Nous avons fait le choix de ne pas nous identifier à un candidat. Ce que nous faisons, c'est mettre des propositions sur la table afin que les différents partis puissent éventuellement s'en saisir. Notre rôle n'est pas de donner des consignes de vote, mais de donner des pistes aux citoyens pour comprendre la pertinence de tel ou tel choix économique pour préparer la transition.
Cependant, on retrouve dans plusieurs programmes de gauche cette perspective. Mais à des degrés divers. On retrouve dans le programme d'Europe Ecologie-Les Verts (EELV) ou du Front de Gauche certains points communs. Dans le programme socialiste, pour le moment on ne voit pas trop se dessiner une bifurcation radicale dans cette direction là. L'accord passé avec les Verts n'a pas tranché en faveur d'une sortie complète du nucléaire ou de l'abandon de la filière EPR, donc il y a un certain doute par rapport à la volonté de se préparer à une réelle révolution énergétique.

Cette crise économique que l'on connaît aujourd'hui va-t-elle bloquer ou au contraire pousser cette transition écologique, que certains voient encore comme un luxe dans ce contexte ?

Jean-Marie Harribey. Je n'ai jamais vu une étude scientifique approfondie indiquant que pour la population, l'environnement serait un luxe pour riches. C'est un poncif qui traîne, souvent véhiculé par les adversaires de l'écologie. En réalité, la crise écologique pénalise en premier lieu les populations pauvres, qui vivent dans les quartiers et les habitations les plus insalubres, qui font les trajets les plus longs pour aller travailler. Considérer que la prise en compte de l'écologie est un luxe est une erreur d'analyse qui ne vise qu'à retarder le moment des bifurcations nécessaires.

La contribution climat énergie -ou taxe carbone- qui avait un temps été envisagée par le gouvernement a cependant achoppé sur le fait qu'elle pénaliserait certaines catégories de personnes, parmi les plus pauvres. Comment établir une fiscalité juste et efficace ?

Jean-Marie Harribey. Elle sera d'autant plus juste et efficace que, parallèlement à cette fiscalité environnementale, on mettra en place des programmes d'investissements destinés à l'accompagner. Prenons l'exemple des taxes carbone. Celles-ci augmentent de fait le prix du carburant. Il faut donc conjointement investir dans l'amélioration et le développement des infrastructures de transport collectif. L'un sans l'autre sera refusé par les populations les plus pauvres. C'est notamment ce qui a fait capoter le projet de taxe carbone proposé par le gouvernement en 2009.
Les taxes environnementales, qui sont souvent par principe des taxes à la consommation, indirectes, et le plus souvent proportionnelles, pénalisent davantage les ménages les plus modestes. Pour qu'il y ait une fiscalité environnementale qui soit juste socialement, il faut donc revoir l'ensemble de la fiscalité pour la rendre plus progressive. Notamment par le biais d'un impôt sur le revenu qui respecterait le principe d'égalité des citoyens devant l'impôt comme l'a instauré la Constitution. Or, ces dernières années, il y a eu une diminution globale de la progressivité de l'impôt. Et avec les niches fiscales, on en a presque fait un impôt redistributif à l'inverse.

Cette transition peut-elle se faire si l'on reste rivé sur la croissance du PIB pour mesurer la santé d'une économie ?

Jean-Marie Harribey. Le PIB n'est pas fait pour ça. Il s'agit simplement d'un indicateur macroéconomique chargé d'additionner toutes les productions monétarisées et qui mesure la somme des revenus qui sont produits et distribués dans le pays. Il ne faut pas faire dire au PIB plus que ce qu'il veut dire. C'est pour cela qu'il existe d'autres indicateurs, le plus souvent non monétaires pour mesurer les inégalités, le bien-être, etc. Le PIB n'a jamais été l'indicateur de gouvernement du capitalisme. Aucune entreprise ne se soucie du PIB pour faire ses choix d'investissements, ce qui l'intéresse, c'est le taux de profit. Ce qu'il faut remettre en cause c'est que tous les investissements soient décidés uniquement s'ils rapportent. Toutes les recherches qui sont menées aujourd'hui pour trouver de nouveaux indicateurs de richesse se trompent de cible en croyant qu'il suffit d'abandonner le PIB.

Propos recueillis par Béatrice Héraud
© 2014 Novethic - Tous droits réservés

‹‹ Retour à la liste des articles

Suivez-nous