Publié le 11 janvier 2016

L'APRES PETROLE

Indemnité kilométrique : pédaler pour aller travailler, ça rapporte

Depuis le 1er janvier, pédaler pour aller travailler peut rapporter quelques euros par mois. L’indemnité kilométrique vélo, instaurée dans la loi de transition énergétique, introduit le principe d’un dédommagement de la part de l’employeur pour les salariés qui effectuent leurs trajets domicile-travail à vélo. Reportage dans deux entreprises qui n’ont pas attendu pour la mettre en place.

Auxilia, un cabinet de conseils en développement durable parisien, a participé à l'expérimentation de l'Ademe sur l'indemnité kilométrique vélo. Et poursuit aujourd'hui l'expérience.
Marie-Anne Stourm

Paris, 9h. En ce lundi de la rentrée, Frédéric Linget range son vélo dans un coin de son bureau. Comme tous les jours depuis cinq ans, ce chef de projets parcourt à vélo les 7 km qui séparent son domicile, situé Porte d’Italie au sud de Paris, de son travail, dans le centre de la capitale. "C’est plus rapide, explique-t-il. Je gagne entre 10 et 20 minutes par jour par rapport au métro. Ce n’est pas négligeable."  

Depuis des années, son entreprise, Auxilia, cabinet de conseil en développement durable, propose à ses salariés de leur prêter un vélo d’entreprise. Il y a deux ans, c’est donc en toute logique qu’elle a participé à l’expérimentation sur l’indemnité kilométrique vélo (IKV), menée par l’Ademe (Agence de l'environnement et de la maîtrise de l'énergie) entre juin et novembre 2014. Depuis, elle continue à proposer l’IKV à ses salariés, à hauteur de 25 centimes par kilomètre et plafonnée à 50 euros par mois. Au total, 6 salariés sur 22, soit environ 30% des effectifs, ont choisi de délaisser les transports en commun pour le vélo.  

 

Des bénéfices indirects pour l’entreprise  

 

"Cela représente un coût de 2 000 à 3 000 euros par an, ce qui est un engagement pour une structure de petite taille comme la nôtre mais je suis sincèrement convaincu de l’intérêt d’une telle mesure", assure Bertil de Fos, le directeur d’Auxilia. Lui aussi prend son vélo pour rejoindre la gare RER de Nanterre tous les matins et touche en moyenne 10 euros par mois, en plus du remboursement à hauteur de 75% de son pass Navigo (le ticket annuel de la RATP). Une somme qui lui permet de financer l’entretien et la réparation de son équipement et l’achat d’accessoires.  

Certes, "la mesure pèse tout de suite dans le compte de résultats d’une entreprise, reconnait le directeur du cabinet de conseil. Mais les bénéfices indirects sont importants : amélioration des conditions de santé, réduction de l’absentéisme, des salariés plus productifs et… de meilleure humeur !" Bertil de Fos en est convaincu : "cela permet de prévenir la dépression et le stress, qui coûtent cher à la société. Nous avons là l’opportunité de passer d’une logique de santé curative à une logique préventive, mais il faut un peu d’audace", précise-t-il.  

 

Réduction du stress  

 

De l’audace, Matthieu Faye en a lui aussi à revendre. Chaque jour, ce salarié prend lui aussi son vélo pour se rendre au travail, situé dans une zone industrielle de Perpignan. Sauf quand la tramontane souffle trop fort. Passionné de vélo, c’est lui qui a porté l’expérimentation de l’indemnité kilométrique vélo au sein de son entreprise de 250 salariés, Sotranasa, spécialisée dans la construction et la maintenance de réseaux. Au bout d’un an, son périple solitaire a fait des émules : 15 salariés ont délaissé la voiture pour le vélo.  

De quoi l’encourager dans son travail d’évangélisation. "C’est un travail de longue haleine pour réussir à faire changer les mentalités, reconnaît-il. Il a fallu beaucoup communiquer, organiser des animations, des ateliers de réparation…" Matthieu Faye a même été jusqu’à rédiger un guide pratique recensant les meilleurs itinéraires de la ville pour se rendre sur le site de son entreprise. Et le résultat est à la hauteur de ses espérances. Le garage à vélos est devenu un lieu de sociabilisation: "les salariés de différents services se parlent désormais plus facilement, constate-t-il. C’est un sujet de discussion qui permet un rapprochement entre les gens." 

Pour les salariés, l’argument économique pèse aussi dans la balance. En parcourant 12 km par jour, Matthieu Faye touche 60 euros de plus tous les mois sur sa fiche de paie. Sur 13 mois, il a calculé un gain de 1 255 euros, en additionnant l’indemnité kilométrique et les économies réalisées grâce à l’usage du vélo par rapport à la voiture. Mais la direction s’y retrouve également avec une réduction des arrêts maladie et une baisse du stress. "Deux collègues m’ont d’ailleurs signalé qu’ils se sentaient mieux dans leur tête et dans leur corps grâce à la pratique du vélo", se réjouit-il.  

 

Jusqu’à 5,6 milliards d’euros d’économies  

 

Un mieux-être qui pourrait rapporter gros si toutes les entreprises et leurs salariés suivaient les exemples de ces pionniers. Car selon une étude réalisée par le bureau Inddigo-Altermodal sur l’économie du vélo, la France économiserait chaque année 5,6 milliards d’euros grâce à la pratique du vélo. Le rapport s’appuie sur une méthode de calcul éprouvée par l’OMS (Organisation Mondiale de la Santé), qui estime que la pratique quotidienne du vélo permet à la société de faire des économies de 0,8 à 1,2 € par kilomètre (2/3 en dépenses de santé, 1/3 en absentéisme et productivité). Or, les Français parcourent 4,4 milliards de kilomètres à bicyclette par an.  

Mais si la France changeait de braquet et se mettait au niveau de l’Europe, avec une part modale du vélo qui passerait de 2% à 12 %, ce seraient alors 15,4 milliards d'euros d'économies qui seraient réalisés chaque année. Et le secteur aurait un chiffre d'affaires de 8,3 milliards d'euros et emploierait 60 000 personnes !    

 

Une expérimentation au bilan positif  

 

Tout comme Auxilia, Sotranasa a continué à appliquer l’indemnité kilométrique vélo au-delà de l’expérimentation de l’Ademe. Mais ce n’est pas le cas de toutes les entreprises. Chez MMA par exemple, où l’indemnité kilométrique a concerné 3,5% des effectifs seulement, l’expérience n’a pas été poursuivie. Et le groupe d’assurance, peu prolixe sur les raisons de cet abandon, dit "être en phase de réflexion".  

Mais au final, l’expérience menée dans 18 entreprises volontaires, regroupant 8000 salariés, est plutôt positive. L’objectif était de voir si le report vers le vélo augmentait bel et bien avec l’indemnité kilométrique avant de généraliser sa mise en place. Et c’est effectivement le cas. Le nombre d’employés pratiquant le vélo a plus que doublé passant de 200 à 419. Le report modal – le fait de changer son mode de transport pour le vélo – est de 54 % pour les utilisateurs de transports en commun et de 19 % pour les utilisateurs de la voiture.

  

Rétropédalage du gouvernement  

 

Pourtant l’IKV qui s’apprête à être mise en place en ce début janvier (le décret qui fixera le montant est attendu dans les prochains jours) est loin d’être aussi ambitieuse que l’expérimentation. Certes, les associations saluent son inscription dans la loi de transition énergétique puisque cela permettra de diffuser la pratique au sein d’entreprises volontaires, mais la mesure a largement été édulcorée. Alors que l’idée de départ était de mettre en place une indemnité kilométrique totalement exonérée et obligatoire, le gouvernement a fait adopter début décembre, en pleine COP21, un amendement au budget rectificatif 2015, qui réduit grandement la voilure.  

Finalement, l’IKV ne sera exonérée d’impôt sur le revenu et de cotisations sociales que jusqu’à 200 euros par an et par salarié. Cela équivaut à 3,72 km aller-retour en vélo chaque jour (sur l’hypothèse d’une indemnité à 25 centimes par km et sur une base de 215 jours travaillés à vélo). L’amendement rend également ce dispositif facultatif pour les employeurs. "Cela ne contribue pas à envoyer le bon message, estime Bertil de Fos, le directeur d’Auxilia. Nous sommes face à une myopie budgétaire. Dans trente ans, on se demandera pourquoi on ne l’a pas fait plus tôt !"  

Par ailleurs, le remboursement de l’abonnement de transport en commun par l’entreprise lors de l’utilisation du vélo n’intervient que dans un cadre multimodal (pour se rendre à une gare ou une station). Ce dernier point constitue un "frein considérable", notamment en Ile-de-France, note Frédéric Linget d’Auxilia. "Un salarié a rarement une pratique exclusive du vélo sur toute l’année. Il faudrait pouvoir cumuler le pass Navigo et l’IKV et alterner en fonction des conditions météo, des rendez-vous, etc. entre ces modes de transport extrêmement complémentaires. Comme d’habitude, le vélo reste la cinquième roue du carrosse…

En France, en moyenne, seuls 2% des salariés utilisent le vélo pour se rendre au travail contre 30% dans certaines villes d’Europe du Nord.    

Concepcion Alvarez
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