Publié le 14 novembre 2016

L'APRES PETROLE

Barrage du Grand Inga : le mirage reste entier

La République Démocratique du Congo rêve depuis des décennies de construire le plus grand barrage du monde. Le financement des études préliminaires, accordé en 2014 par la Banque mondiale, avait redonné espoir quant à sa construction. Son retrait alimente à nouveau les doutes sur le bien-fondé de réaliser ce gigantesque investissement dans un pays toujours aussi instable. 


Marc Jourdier / AFP

Le barrage du Grand Inga fera-t-il la fierté de l'Afrique à l'heure où celle-ci proclame qu'elle sera le premier continent à bâtir son développement sur des énergies propres ? Ou ira-t-il rejoindre la longue liste des "éléphants blancs" qui jalonnent l'histoire du développement africain de ces dernières décennies ? Le fait que le plus grand ouvrage hydroélectrique du monde – deux fois la puissance du barrage chinois des Trois-Gorges – doive sortir de terre en République Démocratique du Congo (RDC) ne facilite pas l'affaire. Classé 48ème sur 54 au palmarès de la bonne gouvernance en Afrique publié par la Fondation Mo Ibrahim et 184ème sur 189 dans le classement Doing business de la Banque mondiale, le pays traîne depuis longtemps sa mauvaise réputation d'être peu regardant sur les frontières entre les caisses de l’État et les comptes personnels de ses dirigeants. 

Le coup de semonce adressé cet été par l'institution financière internationale au président Joseph Kabila est crûment venu rappeler cette réalité. Dans son bref communiqué du 25 juillet, la Banque mondiale annonce qu'elle suspend le financement des études techniques, tout comme celui des évaluations de l'impact social et environnemental de la première phase du projet baptisée Inga 3. "Cette décision a été prise à la suite du choix du gouvernement de RDC d'orienter le projet dans une direction différente de ce qui avait été convenu en 2014", peut-on lire dans le texte ,qui rappelle qu'un don de 73,1 millions de dollars (67 millions d'euros) avait alors été accordé par l'Association internationale de développement, la filiale chargée d'accompagner les pays les plus pauvres. 

 

Alimenter la moitié du continent 

 

En mars 2014, l'engagement de la Banque mondiale avait redonné du crédit au grand projet rangé dans les cartons après la construction d'Inga 1 en 1972, puis d'Inga 2 en 1982, sous l'ère du maréchal Mobutu. Avec Inga 3, la RDC renoue avec le rêve d'installer un gigantesque complexe de 40 000 MW, capable, selon les experts, de fournir de l'électricité à la moitié du continent.

Les Congolais, dont moins de 1 sur 10 a aujourd'hui de quoi s'éclairer, ne seront pas les premiers servis. L'énergie produite sera d'abord destinée à l'exportation. Puis aux entreprises minières du Katanga. Et enfin à la population de la région de Kinshasa.

L'ouvrage ne sera pas réalisé sur le fleuve Congo, comme les deux unités précédentes, qui n'ont jamais tourné au maximum de leurs capacités, mais dans la vallée de la Bundi, à 225 km en aval de la capitale. Les eaux du grand fleuve y seront détournées pour remplir un réservoir de 15 km2 et alimenter des turbines d'une puissance de 4800 MW. Six autres barrages seront ensuite nécessaires pour atteindre l'objectif final. 

L'Afrique du Sud, régulièrement confrontée à des pénuries d'énergie, a déjà préempté 2500 MW que le gouvernement congolais a promis de livrer à partir de 2021. Sous peine de devoir acquitter de lourdes pénalités. Trop tôt pour être en mesure de faire les choses dans le respect des normes internationales ? 

 

En RDC, un contexte politique explosif

 

Le président Kabila, dont le deuxième mandat s'achève dans un contexte politique et social explosif, aimerait pouvoir mettre Inga 3 à l'actif de son bilan. Quitte à s'affranchir des procédures de la Banque mondiale, qu'il juge trop longues. Pour gagner du temps, les deux opérateurs en lice pour le contrat, le Chinois China Three Gorges Corporation et un consortium d'entreprises espagnoles, ont ainsi été invités à effectuer eux-mêmes les études d'impact social et environnemental.

Mais ce n'est peut-être pas l'accroc le plus grave que vise l'institution financière lorsqu' elle dénonce "un changement d'orientation du gouvernement de RDC". Pour assurer une gestion transparente d'un projet évalué à 14 milliards de dollars, il avait été prévu de créer une agence indépendante, nommée Agence pour le développement et la promotion du Grand Inga (ADPI). Celle-ci a bien été créée, mais elle a été placée sous l'autorité directe du chef de l’État, ouvrant la porte à toutes les suspicions.

À Kinshasa, le retrait de la Banque mondiale n'est pas perçu comme un coup fatal. La Banque africaine de développement (BAD), qui avait accepté de prendre en charge une partie des études préliminaires, a choisi de rester aux côtés du gouvernement. La désignation de l'opérateur est désormais attendue dans le courant du mois de novembre. Puis viendra le temps de lever des fonds. Ce sera la véritable épreuve pour l’État congolais, qui a choisi l'option d'un partenariat public-privé.

Au cours des prochains mois, l'instabilité provoquée par le "glissement" du calendrier électoral risque cependant de créer un climat peu propice aux décisions pour les investisseurs. Les élections qui auraient dû se tenir avant le 19 décembre, date de la fin du mandat de M. Kabila, ont été repoussées à 2018, au terme d'une négociation à laquelle seule une petite partie de l'opposition a participé. Les États-Unis et l'Union européenne ont officiellement critiqué cette dérive.

Faut-il construire le plus grand barrage du monde dans un des pays les plus instables du monde ? Les ONG hostiles à la construction des ces méga-infrastructures, "fausse solution à la précarité énergétique et au changement climatique", comme le dénonce International Rivers, ont en tout cas trouvé dans les nouveaux déboires d'Inga 3 de frais arguments pour leur plaidoyer.

Maude Chardaire
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