Publié le 01 février 2016

L'APRES PETROLE

Subventions aux énergies fossiles : quand le Québec octroie de "l’argent vert" à un géant pétrolier

1,7 million de dollars vient d’être octroyé par le gouvernement québécois au géant pétrolier canadien Suncor, qui produit notamment des sables bitumineux extrêmement polluants. Un coup de pouce qui passe mal auprès des associations environnementales. L’affaire, locale, éclaire le contexte plus large de remise en cause des subventions aux énergies fossiles.

Suncor exploite des champs de sables bitumineux près de Fort McMurray, dans la province de l'Alberta.
Mark Ralston / AFP

Une nouvelle subvention pour un géant pétrolier ? Au Québec, la décision a suscité de vives réactions. Alors que le nouveau Premier ministre canadien Justin Trudeau se fait le nouveau chantre de la lutte contre le changement climatique, la schizophrénie du pays concernant le pétrole semble toujours de mise, au niveau fédéral comme au niveau des provinces. 

La dernière polémique en date vient de la ville de Québec. C’est un communiqué discret qui a mis le feu aux poudres. Le ministère québécois de l’Energie et des Ressources naturelles y annonce l’octroi de 1,7 million de dollars au géant pétrolier Suncor, dans le cadre du programme EcoPerformance mis en place en 2013 pour réduire les émissions de gaz à effet de serre et la consommation de combustibles fossiles. 

La multinationale albertaine est récompensée pour un projet qui consiste à ajouter des échangeurs de chaleur, permettant de préchauffer le pétrole brut acheminé vers les fournaises, afin de réduire l’énergie nécessaire pour atteindre la température cible dans le processus de raffinage. Il permettra, selon Nicolas Bégin, le porte-parole du ministère québécois de l’Energie et des Ressources naturelles, "une réduction de consommation de 927 384 m³ de gaz naturel et de 152 600 m³ de gaz de raffinerie par an, pour une réduction totale de 10 294,1 tonnes de gaz à effet de serre annuelle". Ce qui représente 0,9% des émissions de la raffinerie montréalaise de l’entreprise, qui produit en moyenne 1,1 million de tonnes de GES chaque année.

 

Un symbole dans le cadre de la remise en cause des subventions aux énergies fossiles

 

Mais pour Québec solidaire, le gouvernement envoie un mauvais message. "C’est comme récompenser un conducteur de Hummer qui roulerait à 150 km/h sur l’autoroute pour qu’il ralentisse à 140km/h, au lieu de lui donner une contravention ! L’argent public ne doit pas subventionner les plus gros pollueurs, mais servir à relancer une économie digne du 21ème siècle", défend Andrés Fontecilla, président et porte-parole de Québec solidaire, dans une déclaration du parti de gauche québécois.

D’autant que "ce secteur est déjà sur-subventionné. Chaque année, selon le Fonds monétaire international, 5300 milliards de dollars sont dépensés pour soutenir les énergies fossiles au niveau mondial", déplore également Patrick Bonin, responsable Climat-Énergie de Greenpeace Canada. Un "cadeau" offert qui plus est à une "entreprise qui n’en a pas besoin", précise-t-il. 

De fait, avec des revenus d’exploitation de 36,6 milliards de dollars en 2015, Suncor arrive en 317ème position du classement Global 500 des plus grandes entreprises de la planète, publié par le magazine Forbes. Et l’idée dominante est qu’elle devrait avoir les moyens financiers d’améliorer son bilan environnemental sans l’aide gouvernementale.

 

Des subventions au détriment des énergies renouvelables 

 

Pierre Arcand, ministre de l’Énergie et des Ressources naturelles, a pourtant défendu cette subvention "justifiée selon les critères du programme" dont "l’objectif premier est de réduire les gaz à effet de serre".

"La participation se fait de façon volontaire. Il n’y a pas de distinction entre les états financiers des entreprises. Nous analysons avec rigueur les projets qui nous sont soumis en fonction du cadre normatif", nous explique le porte-parole du ministère, Nicolas Bégin, avant de rappeler que "le programme ÉcoPerformance n’est pas le seul programme du ministère en matière d’efficacité énergétique".

"Il faut des critères d’octroi supplémentaires pour favoriser les énergies vertes et accélérer notre virage au 100% renouvelable, demande de son côté Patrick Bonin. Ce n’est pas en finançant le problème que l’on se rapproche de la solution ! Le vrai souci n’est pas la richesse de la pétrolière multimilliardaire, mais le secteur soutenu par le gouvernement", assure-t-il.

De fait Suncor, qui produit déjà plus de 400 000 barils par jour, mise toujours sur une croissance de l’industrie des sables bitumineux. Le groupe pétrolier est engagé dans le projet Fort Hills, une mine albertaine inexploitée qui devrait offrir quotidiennement jusqu’à 180 000 barils d’or noir. Et l’entreprise est très impliquée dans la promotion du projet Énergie Est de TransCanada, un pipeline de 4 600 km capable d’approvisionner sa raffinerie montréalaise en pétrole de l’Ouest canadien. 

Alors que la Communauté des communes de Montréal fait barrage au projet, le Premier ministre canadien Justin Trudeau se pose en arbitre neutre et réaffirme son ambition de poursuivre une "exploitation responsable" des ressources naturelles du pays, respectueuse de l’environnement et des communautés autochtones. Mais, pour le responsable de Greenpeace, "développer le secteur pétrolier va à l’encontre des engagements pris à Paris".

Johanna Sabys, correspondante à Montréal
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