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Publié le 21 décembre 2010

L'APRES PETROLE

Le gaz de schiste, entre eldorado stratégique et risque environnemental

Depuis quelques mois, la France commence à s'intéresser aux gaz de schistes que l'on pourrait trouver dans le Sud-est. Mais l'exploitation de cette nouvelle ressource, déjà bien avancée aux Etats-Unis, et qui pourrait se révéler stratégique pour de nombreux pays, pose de gros problèmes environnementaux. Explication.


Qu'est ce que le gaz de schiste ?

Ce gaz non conventionnel se différencie du gaz conventionnel car il est réparti de manière diffuse dans les couches géologiques et ne peut donc être exploité de manière classique. Trois types de gaz peuvent être classifiés ainsi : le gaz de réservoir compact (Tight gas), le gaz de charbon -ou grisou- (coal bed methane) et le gaz de schiste (shale gas). C'est ce dernier qui est actuellement sous le feu des projecteurs en Amérique du Nord et dont on commence à parler en France. Ce gaz, au lieu d'être bloqué dans un réservoir est piégé dans une roche peu perméable. Pour l'extraire, il est donc nécessaire de forer des puits horizontaux (forage directionnel) à partir d'un puits vertical, puis de fracturer la roche (fracturation hydraulique) par injection d'eau sous forte pression avec du sable fin et des produits chimiques pour éviter que les fractures ne se referment.
Aujourd'hui, les gaz de schistes sont produits principalement aux Etats-Unis où ils représentent 12 % de la production de gaz contre seulement 1% en 2000, selon l'IFP Energies Nouvelles. Au niveau mondial, la connaissance du potentiel reste incertaine -mis à part dans quelques pays qui n'ont pas de bassin sédimentaire, on peut en trouver quasiment partout- mais les principales zones se trouvent au Canada, Chine, Australie, Inde et Europe (principalement Pologne, Ukraine mais aussi France).

Pourquoi un tel engouement ?

Jusqu'au début des années 2000, le coût d'extraction de ce gaz était trop important pour développer massivement l'exploitation. Mais la hausse du prix du gaz en 2003 aux Etats-Unis et la volonté du pays de s'extraire de la dépendance au Moyen-Orient et à la Russie a rendu intéressant le développement de la technologie, essentiellement par des petites sociétés indépendantes au départ. L'arrivée à maturité de ce processus et les perspectives de volumes importants et rentables a entraîné une grosse vague de transactions de la part des grandes compagnies pétrolières pour un montant de 65 milliards de dollars depuis 2008.

Derrière cette exploitation se cache un enjeu géopolitique extrêmement important, les réserves de gaz non conventionnels étant estimées au double de celles du gaz conventionnel. C'est donc toute la question de l'indépendance énergétique des pays qui est en jeu. Ainsi, aux Etats-Unis, « la proportion de gaz de schistes pourrait atteindre 25% en 2030 permettant à ce pays d'être auto-suffisant, alors que des importations massives de gaz liquéfiés (GNL) transportés par bateau étaient envisagées », analyse l'IFP Energies nouvelles. En Europe, les réserves potentielles de gaz de schistes (de 3 000 à 12 000 Mdm3, selon le CERA) pourraient permettre de multiplier par 2 la durée de vie des réserves actuelles et réduire la dépendance en importation, notamment en provenance de la Russie. L'IFP est actuellement impliqué dans le consortium GASH (avec Total GDF Suez, Repsol, ExxonMobil, etc) qui a pour mission de mieux cerner le potentiel exploitable en Europe (voir document lié).

Par ailleurs, le gaz de schiste est souvent présenté comme une énergie plus propre car rejetant moins de CO2 que le charbon. Or, une étude de l'université de Cornell, montre que la technique de la fracturation hydraulique rend son impact sur le climat pire que le pétrole et au moins aussi mauvais que le charbon (voir document lié)...

Quels sont les problèmes posés ?

Le mode d'extraction de ce gaz pose de nombreux problèmes environnementaux. « Les gaz de schiste se situent au même niveau que les sables bitumineux: toujours plus loin, toujours plus profond, toujours plus sales », dénonce ainsi Aloys Ligault, chargé de campagne responsabilité sociale et environnementale des entreprises pour les Amis de la terre qui demande une étude exhaustive sur les risques sanitaires et environnementaux de cette exploitation. Quant au parti politique Cap 21, il demande un moratoire européen. « En plus des dégâts de cette technique, cette nouvelle énergie peut freiner le développement des énergies renouvelables », craint Eric Delhaye, le président délégué de Cap 21 qui a réalisé une étude sur le sujet.

L'impact sur le paysage, d'abord : sachant que les puits s'épuisent rapidement, il faut régulièrement en forer de nouveaux. On peut ainsi en trouver tous les 500 mètres ! Même s'ils ne dépassent par 1 mètre de hauteur une fois finis, cela semble peu compatible avec la densité de population que l'on connaît en Europe...et rend l'acceptabilité sociale d'une telle exploitation difficile.

Les ressources en eau, ensuite : la fracturation hydraulique est extrêmement consommatrice d'eau, chaque puits pouvant en consommer de 10 à 15 millions de litres (10 000 à 15 000 m3 soit l'équivalent de 3 piscines olympiques, selon l'IFP), recyclés entre 20 à 80% pour d'autres puits. Par ailleurs, la fracturation peut engendrer des transferts de fluides chimiques -un cocktail d'antibactériens, de biocides, d'anticorrosifs, etc - que les compagnies rechignent à révéler. L'EPA a retrouvé des composés hautement cancérigènes, tandis que 3 ou 4 cas de pollution des nappes aquifères adjacentes et de contamination de l'eau ont été relevés aux USA.
Pour l'IFP, ces cas seraient « liés à la mauvaise qualité des forages et non à la fracturation, ce qui serait relativement facile à gérer grâce à une règlementation stricte », explique une note d'analyse. Par ailleurs, « la fracturation se fera à une distance beaucoup plus importante - 1500 à 2000 mètres- des zones aquifères » et « de nombreuses études d'impact seront réalisées », renchérit-on au siège de Total. Une étude de l'Agence de protection de l'environnement américaine (EPA) évalue actuellement l'impact de cette exploitation sur la santé et l'environnement. Le résultat, attendu dans 2 ans, pourrait déboucher sur une nouvelle réglementation limitant ou décourageant l'exploitation de gaz de schistes, entraînant un intense lobbying de la part des pétroliers.

L'exemple de l'Amérique du Nord

Alors que le pays compte plus de 500 000 puits répartis dans 31 Etats, le documentaire de l'américain Josh Fox, Gasland, diffusé cette année, a révélé au grand public les dégâts de cette technique avec des images choc comme l'embrasement de l'eau sortant d'un robinet d'une maison située sur une zone d'exploitation. Sur le terrain, la survenue d'accidents et de contamination de puits, provoque une vague de protestation. Ainsi, en Pennsylvanie une explosion d'un puits suite à la pression hydraulique exercée lors de la fracturation a provoqué le déversement de produits toxiques pendant près de 15 heures. Et au Texas, dans la petite ville de Dish, quadrillée par 12 000 puits, on observe des morts suspectes de bétail alors que des concentrations importantes de benzène - un gaz hautement cancérigène- ainsi que du méthyl et dyméthyl pyridine -neurotoxiques- ont été relevés dans l'air...Dans la région, l'extraction gazière s'est également accompagnée d'activités sismiques anormales, rapporte Cap 21 dans son rapport « Gaz non conventionnels, attention danger ! ».

En avril, l'Etat de New York a décrété un moratoire sur l'exploitation du gaz de schistes pour protéger les réserves d'eau potable de Big Apple. Suivi par le conseil municipal de Pittsburg. 50 représentants de la Chambre des représentants ont aussi présenté un projet de loi pour remettre en cause la loi de 2005 votée sous l'ère Bush par Dick Cheney -alors vice président et ex président d'Halliburton- exonérant la technique de la fracture hydraulique de la loi sur la sécurité de l'eau potable.

Et en France ?

En France, « la géologie des différents bassins sédimentaires est plutôt favorable à leur développement, notamment dans le bassin du Sud-est, dans le triangle valence-Montpellier-Nice », estime Roland Vially, géologue à l'IFP Energies nouvelles. Pour l'heure, trois permis exploratoires ont été accordés au début de l'année à Total, Gdf-Suez et Schuepbach Energy. D'autres sont en cours d'étude au ministère. « Le permis de Montélimar va nous permettre de valider nos hypothèses de gisements » explique-ton chez Total. Dans les années 60 en effet, quelques carottages ont déjà été effectués dans le bassin. Reste à réaliser des forages exploratoires pour évaluer le potentiel et la rentabilité, ce qui devrait demander 1 ou 2 ans au moins. « Mais pour l'instant, il encore trop tôt de dire quoi que ce soit : nous sommes en phase exploratoire », insiste le groupe. Chez GDF, on reste silencieux. Seule la filiale GRDF traite le sujet dans son blog en dressant un état des lieux du débat. Mais déjà, la résistance s'organise. José Bové, les Amis de la Terre et Cap 21 tentent d'informer la population par des réunions ou site internet dédié (voir document lié). « Le dialogue avec les populations riveraines sera effectivement important par la suite », reconnaît Total. « Cela peut-être considéré comme un frein par les industriels mais aussi comme une chance pour que l'exploitation se fasse dans des conditions durables. Il est par exemple possible de mettre en place un suivi plus rigoureux et une législation plus stricte », veut croire Roland Vially. Celle-ci est déjà différente sur un point crucial : alors que l'exploitation s'est massivement développée aux USA grâce à l'octroi de royalties aux propriétaires qui détiennent un droit sur le sous-sol de leur terrain, en France, le sous-sol appartient à l'Etat.

Reste aussi à savoir si l'exploitation française sera rentable. Car si d'un côté les prix du gaz sont 2 à 3 fois plus chers en Europe qu'aux Etats-Unis, le coût de production de ce gaz -déjà élevé- devrait être beaucoup plus cher de ce côté de l'Atlantique. Notamment parce qu'il faudra au départ aller chercher du savoir faire aux USA (d'où les rapprochements des compagnies françaises avec les américaines comme Total avec Chesapeake), développer le matériel de forage et que la concurrence sera bien moindre qu'aux Etats-Unis dans un premier temps.

Béatrice Héraud
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