Publié le 15 novembre 2011

L'APRES PETROLE

Keystone XL, l'oléoduc de la discorde

Aux Etats-Unis, un projet d'oléoduc géant traversant le pays du Nord au Sud fait l'objet de débats passionnés. Alors que le maître d'ouvrage - TranscCanada - assure que ce pipeline profitera à l'économie américaine, les opposants en dénoncent les impacts environnementaux. La polémique que l'on espérait tranchée par Obama avant la fin de l'année devrait finalement continuer des mois encore puisque le département d'Etat vient de reporter sa décision à 2013, après les élections présidentielles.

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Emma Cassidy/ Tar Sands Action

Un cas symbolique pour le futur énergétique des USA

Au-delà des irrégularités et des débats techniques, ce dossier reflète le combat qui oppose aux USA les partisans du pétrole et ceux qui prônent la transition énergétique et l'investissement dans les énergies propres. « Le débat de Keystone XL nous distrait des points qui comptent vraiment pour l'avenir énergétique des USA et sa politique climatique », explique Michael Levi, directeur du programme sur la sécurité énergétique et le changement climatique pour le think-tank Council on Foreign Relations. Les opposants du projet craignent en effet qu'il ne retarde les investissements nécessaires dans les énergies renouvelables. « En fait, la seule façon de véritablement réduire notre dépendance au pétrole étranger c'est de réduire notre dépendance au pétrole tout court », insiste Stephen Kretzmann.

Keystone XL. Derrière ce nom se cache un projet qui suscite débats et controverses aux Etats-Unis depuis quelques mois. Cet été une grande manifestation devant la Maison Blanche s'était soldée par plus d'un millier d'arrestations. Le 6 novembre dernier plusieurs milliers de personnes défilaient encore à Washington. L'objectif des manifestants ? Empêcher le projet pharaonique de l'entreprise pétrolière TransCanada visant à transporter le pétrole brut issu des sables bitumineux de la région de l'Alberta au Canada jusqu'au Texas et la Louisiane via un gigantesque oléoduc. Certes, un pipe-line existe déjà entre l'Alberta et l'Illinois mais ces 3000 km de tuyaux traversant 6 Etats permettraient d'augmenter la capacité de l'oléoduc existant de 590 000 à près de 1,3 millions de barils par jour. Les arguments des opposants semblent avoir payé puisque le 10 novembre dernier, le département d'Etat, a préféré ajourner la décision à 2013 et demandé à Transcanada de revoir son tracé.

Des retombées économiques contestées
Pour obtenir ce permis, Transcanada fait valoir des retombées économiques non négligeables dans cette période de crise. Grâce à un investissement de 7 milliards de dollars (5,1 milliards d'euros), la société affirme que le projet pourrait créer jusqu'à 20 000 emplois directs pendant la phase de construction et 118 000 emplois indirects pour l'économie locale*. Pourtant, une étude contradictoire réalisée par l'université de Cornell est beaucoup moins optimiste. Elle évalue le budget investi plutôt à 3 ou 4 milliards de dollars (entre 2 et 3 milliards d'euros environ), ce qui « signifie aussi moins d'emplois ». Au lieu des 20 000 emplois temporaires directs, l'étude envisage plutôt entre 2500 et 4650 emplois dans le métier de la construction. Quant au nombre d'emplois indirects, il reposerait sur une étude « imparfaite et mal documentée » réalisée par le Perryman Group pour le compte de TransCanada. Selon l'université de Cornell, l'étude aurait ajouté les coûts et les emplois créés pour les portions d'oléoduc déjà construites afin de gonfler le chiffre.

L'indépendance énergétique des USA en question
L'entreprise pétrolière canadienne a un autre argument de poids pour les Etats-Unis, qui cherchent à sécuriser leur approvisionnement en pétrole : l'oléoduc permettrait d'augmenter la fourniture pétrolière issue du Canada et par conséquent, de réduire celle provenant des pays dits « autoritaires » comme l'Arabie saoudite. Transcanada table ainsi sur une réduction de moitié des importations provenant du Moyen Orient ou du Venezuela. Ce qui permettrait d'augmenter l'indépendance énergétique du pays et d'assurer un prix stable. « Il s'agit de 175 milliards de barils de réserve au prix actuel », insiste Alex Pourbaix le président de TransCanada.
Pour les opposants au projet, ces arguments ne sont pas valables car le pétrole arrivé au Texas ou en Louisiane sera ensuite exporté, ce que confirme l'université de Cornell. De nombreuses entreprises pétrolières étrangères comme Shell ou Total ont d'ailleurs signé des contrats pour utiliser l'oléoduc. De plus, la raffinerie de Port Arthur au Texas où serait traité le pétrole de Keystone appartient pour moitié à Saudi Amroco, l'entreprise pétrolière d'Etat d'Arabie Saoudite. « Le pétrole est fondamentalement un marché global. Dire que cet oléoduc améliore notre sécurité énergétique est une arnaque » assure Stephen Kretzmann, le directeur d'Oil Change International, un groupe de défense des énergies propres. En détournant le pétrole jusqu'alors raffiné dans le middle-ouest pour l'amener jusqu'au Texas, les consommateurs de la région devront même débourser 10 à 20 cents de plus par gallon (3,78 L) à la pompe, précise l'étude de l'université de Cornell.

Un impact environnemental minimisé ?
Mais c'est sur le plan environnemental que le débat est le plus vif. Les écologistes rappellent que l'extraction de pétrole à partir de sables bitumineux augmente le bilan de gaz à effet de serre de 5 à 30% selon les différentes études (voir article lié). Les risques de fuite cristallisent aussi l'opposition, notamment dans l'Etat du Nebraska. Le tracé traverse en effet une nappe phréatique (Ogallala) qui alimente près de deux millions de personnes en eau potable. Pour les élus de la région, le risque de pollution est trop grand par rapport au gain économique potentiel. L'Etat du Nebraska réfléchit donc aux moyens juridiques lui permettant de faire revoir le tracé de l'oléoduc.
Pour Transcanada, cette démarche est « anticonstitutionnelle » puisqu'elle viserait à passer outre la décision du département d'Etat américain. En août dernier, celui-ci a publié les résultats d'une enquête concluant que le projet aurait des « conséquences environnementales minimes » et que TransCanada avait « limité les risques d'accident à un niveau acceptable ». Mais l'avis fait polémique car la société ayant réalisé l'étude d'impact environnemental, la Cardno Entrix, aurait travaillé avec la Transcanada selon les Amis de la Terre et Tar Sands Action, un collectif qui regroupe tous les opposants au projet. Les Amis de la Terre qui ont pu avoir accès à des mails « chaleureux » échangés entre les représentants de Transcanada et le département d'Etat par le biais du Freedom Information act, dénoncent aussi la « complicité inappropriée » entre les deux parties.

Un projet délicat pour Obama
Face à ces arguments, l'administration Obama a choisi de reporter le verdict final à 2013 soit après l'élection présidentielle. Car le projet pourrait bien être une épine dans le pied du Président lors de sa campagne de réélection. Les opposants au projet ont ainsi fait état de conflits d'intérêt au plus haut niveau. Barack Obama a ainsi embauché Broderick Johnson, un ancien lobbyiste de TransCanada -notamment auprès du département d'Etat entre 2009 et 2011-, pour travailler à sa campagne de réélection en 2012. Quant à Paul Eliott, actuel lobbyiste pour Transcanada, il a précédemment travaillé avec Hillary Clinton lors de sa campagne pour les présidentielles (voir article lié). Des associations, appuyées par une dizaine de sénateurs ont ainsi saisi l'inspection générale du département d'Etat pour évaluer la validité de l'enquête réalisée.

Même si le département d'Etat assure avoir pris cette décision de report sans appui de la Maison Blanche, la réévaluation du projet arrange donc le Président. Avec la campagne présidentielle en ligne de mire, Barack Obama était pris entre la nécessité de prouver qu'il agissait pour l'emploi et le risque environnemental généré par le projet. En demandant à TransCanada de revoir son tracé notamment sur la traversée contestée de l'aquifère Ogallala dans l'Etat du Nebraska, il élude le problème avant les élections présidentielles.
Le Premier Ministre canadien Stephen Harper s'est dit déçu de cette décision tout en gardant l'espoir que le projet soit validé en 2013. Les opposants, eux, affirment vouloir rester vigilants en faisant valoir qu'il s'agit uniquement d'une réévaluation du projet et non d'un arrêt définitif. « Il incombe maintenant à l'administration Obama de s'assurer qu'une évaluation impartiale et juste des impacts du projet soit effectuée. [...] Ne faisons pas d'erreur, le combat n'est pas terminé » a ainsi déclaré Erich Pica, président des Amis de la Terre USA.

Actualisation: le 18 janvier 2012, Barack Obama a rejeté le projet estimant que les 60 jours de délai imposés à l'administration par l'opposition républicaine rendait impossible cet examen et ne lui laissait donc d'autre chhoix que le rejet du projet.

*communiqué TransCanada d'octobre 2011

Pauline REY-BRAHMI
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