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Publié le 14 mars 2012

L'APRES PETROLE

Allemagne : qui financera le démantèlement nucléaire ?

En annonçant l'abandon définitif du nucléaire, Berlin a montré qu'il a su tirer les leçons de la catastrophe de Fukushima. L'heure est maintenant à l'organisation du démantèlement du parc nucléaire national - un processus qui laisse encore de larges zones d'ombre, à commencer par son financement.

Centrale de Biblis (Allemagne)

"L'Etat doit gérer les fonds destinés à financer le démantèlement nucléaire," affirme Rainer Baake, président de l'influente organisation environnementale Deutsche Umwelthilfe (DUH) et architecte de la première sortie du nucléaire de l'Allemagne en 2000. Actuellement, ce sont les quatre grands fournisseurs d'énergie, soit EnBW, E.On, RWE et Vattenfall, qui financent et gèrent le fonds de 30 milliards d'euros destiné à financer le démantèlement des 17 centrales nucléaires restantes en Allemagne - un démantèlement défini outre-Rhin par le démontage, la décontamination et le stockage des pièces qui constituent les centrales. 8 des 17 centrales nucléaires se trouvent aujourd'hui définitivement à l'arrêt, la dernière arrêtera ses opérations à la fin 2022.

Or, si le législateur a contraint les quatre oligopoles à constituer cette réserve financière, aucune disposition légale n'est prévue concernant sa gestion : rien ne les oblige en effet à mettre ces 30 milliards d'euros au service du démantèlement du parc nucléaire allemand. Face à cette situation, les organisations environnementales font front commun, relayées dans le monde politique par les écologistes Bündnis 90/Die Grünen. Première revendication : que le démontage des centrales se fasse au plus vite. En d'autres termes, il faut éviter un simple arrêt d'une centrale, arrêt qui permettrait de repousser l'échéance du démontage et de son financement. Deuxième revendication : que ce fonds de 30 milliards d'euros passe des mains des opérateurs privés à ceux de l'Etat. "Cet argent reste la propriété des fournisseurs d'énergie et ils l'utilisent pour financer d'autres projets," explique Rainer Baake. Tobias Riedl, chargé du nucléaire chez Greenpeace, précise que l'existence de ces réserves financières n'apparait pas forcément dans les bilans des entreprises et qu'il est impossible, pour l'Etat, d'en disposer. Il cite un exemple : après le constat de fuites radioactives au centre de stockage de déchets radioactifs de Asse, au sud-est de la Basse-Saxe (dans la région de Hanovre), l'assainissement du site figure parmi les grandes priorités politiques actuelles. Cet assainissement s'élève à 4 milliards d'euros, une somme que devrait théoriquement couvrir le fonds constitué par les fournisseurs d'énergie. Or, " ils refusent de débloquer la somme, alors que ce sont eux les responsables. Et l'Etat allemand ne peut rien faire car il n'a pas accès à ce fonds", dénonce Tobias Riedl.

Assurer le financement

Démanteler une centrale nucléaire est un processus très long, très complexe et très couteux. Il faut rappeler ici que l'Allemagne dispose déjà de premières expériences en matière de démantèlement. Après la chute du mur, le démontage et la décontamination des deux centrales situées en ex-RDA (Greifswald et Rheinsberg), construites selon les normes de construction en vigueur en ex-Union soviétique, fut décidé, officiellement pour des raisons de sécurité. Vingt ans après, le démontage de la centrale de Greifswald n'est pas encore terminé et les coûts s'élèvent aujourd'hui à 5,2 milliards d'euros. Précision : la somme de 500 millions d'euros est généralement avancée par les opérateurs des centrales comme étant le budget moyen de démantèlement. Et ce sont les contribuables allemands qui doivent en assumer le coût, au motif que ces deux centrales n'ont pas été opérées par l'une des quatre oligopoles...A cet exemple s'ajoute le démontage de centrales entamé depuis la première sortie du nucléaire décidée par l'Allemagne en 2000 (deux centrales sont actuellement concernées, Stade et Obrigheim) et là encore, le processus s'avère plus long et plus couteux que prévu.

Pour les opposants au nucléaire, ce scénario apparaît comme inhérent à l'industrie de l'atome. Ils citent "l'exemple" japonais pour appuyer leurs propos. Au Japon, l'opérateur de la centrale de Fukushima Tepco estimait peu après la catastrophe à un billion de yens le montant total des coûts liés à la reconstruction, à la décontamination et au dédommagement des habitants de la région. Or, les coûts atteignent d'ores et déjà 1,7 billions de yens et le gouvernement japonais estime désormais le coût total des opérations à 4,5 billions de yens.

Compte-tenu de la longueur et du coût du démantèlement, l'opposition anti-nucléaire, qu'elle soit militante ou politique, cherche donc avant tout à assurer le financement de ces opérations sur le long terme - d'autant que la sortie du nucléaire par l'Allemagne ampute sérieusement les bénéfices des fournisseurs d'énergie, ceux-là même qui alimentent et gèrent le fonds destiné à financer le démantèlement. "Qu'une de ces oligopoles fasse faillite et ce sont les contribuables qui devront payer. La crise financière nous a suffisamment montré que même les entreprises de grande taille ne sont pas immunisées contre les faillites", estime Rainer Baake. De fait, la publication des derniers rapports de bilan par E.On et RWE montre le bien-fondé des propos de l'ancien secrétaire d'Etat : elles viennent d'afficher les premières pertes importantes de leur histoire...

Claira Stam à Francfort
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