Publié le 17 mai 2011

GOUVERNANCE D'ENTREPRISE

L'acceptabilité des projets au cœur de l'AG de Total

L'explosion de la plateforme Deepwater Horizon, le débat sur les gaz de schiste, la controverse le printemps arabe ou l'accident de Fukushima...Autant d'évènements qui en 2010/2011 ont impacté Total et questionné la capacité du pétrolier à gérer les risques inhérents à son activité. Lors de son AG du 13 mai, la question de la responsabilité de l'entreprise était donc au centre des débats. Mais sans véritable dialogue, regrette Phitrust.

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Marco Dufour

La fiscalité du groupe en question

Récemment mis en cause sur le fait de ne pas payer d'impôt sur les sociétés sur le territoire français, Christophe de Margerie a également tenu à dénoncer un débat « surréaliste », sachant que le groupe a payé 800 millions d'impôts en France en 2010 . « Tout ceci est tout à fait clair, précis, rien n'est caché ». Interrogé sur sa position concernant la loi américaine Dodd Franck act, qui demande aux entreprises du secteur extractif cotées à New York de communiquer à l'autorité des marchés tous les paiements faits aux gouvernements étrangers, projet par projet (voir article lié), Christophe de Margerie a déclaré « croire davantage en la méthode de conviction plutôt qu'en la méthode d'imposition ». A Madagascar, les opposants au projet de Bemolanga dénoncent aussi les conditions fiscales dans lesquelles l'exploitation des sables bitumineux pourrait se faire. Pendant 10 ans en effet, l'Etat demanderait aux compagnies pétrolières seulement 1% des recettes liées à l'exploitation des ressources.

« Assurer la sécurité et l'acceptabilité de nos opérations est une priorité. Il en va de notre pérennité », assurait le PDG de Total, Christophe de Margerie, lors de l'assemblée générale du groupe le 13 mai. Alors que le débat sur les gaz de schiste ne semble pas prêt de s'éteindre, que la question des sables bitumineux reste vive et que les différents accidents (Fukushima, Deepwater horizon) questionnent le mix énergétique et la façon dont les compagnies exploitent les ressources, ces objectifs sont en effet des enjeux majeurs pour le groupe. Pourtant, si ces questions -notamment au travers de l'impact environnemental des projets- ont bien été au centre des interventions des dirigeants et, c'est une première, des questions des actionnaires venus en nombre à l'AG, le dialogue entre les plus critiques d'entre eux et le groupe reste limité.

Un dialogue à sens unique sur les sables bitumineux

Parmi les sujets les plus polémiques, celui des sables bitumineux. Le groupe, qui a répété à plusieurs reprises vouloir communiquer de façon « transparente » sur la question, avait ainsi pris soin de diffuser au début de l'AG un petit film présentant le projet de Joslyn, au Canada, où Total entend mettre en œuvre des techniques d'économies d'eau (moins de 2 barils d'eau pour 1 de pétrole contre 3 à 4 habituellement) et de rénovation progressive et totale des sols. Les deux intervenants, le délégué Canada Total E&P, Frédéric David et la directrice du développement durable du groupe, Manoelle Lepoutre, y insistant également sur les efforts du groupe en matière de relation avec les parties prenantes - que ce soit au travers des consultations publiques devant donner lieu à une prochaine décision de l'Alberta sur la poursuite du projet, ou grâce à un bureau établi sur place pour discuter avec les communautés locales.

Pourtant, au sortir de l'AG, le directeur général de Phitrust, Denis Branche, s'est dit déçu par le manque de dialogue du groupe. Interrogé par Phitrust à la fois par écrit sur la non inscription de sa résolution commune avec Greenpeace et NRDC -qui demandait des informations annuelles sur la politique d'investissement du groupe dans les sables bitumineux (voir articles liés)- puis, par oral, sur le rôle des actionnaires minoritaires pour Total, Christophe de Margerie a en effet opposé une fin de non-recevoir. La résolution n'avait pas atteint les 0,5% du capital nécessaires et « vouloir changer les statuts pour des problèmes qui n'ont rien à voir avec les statuts » n'est pas acceptable, a-t-il expliqué. « C'est inadmissible », répond de son côté Denis Branche : « la résolution aurait dû être à l'ordre du jour. Ne pas l'avoir inscrite est illégal, ce qui pèse sur la légalité même de l'AG. Nous en avons d'ailleurs avertit l'AMF », précise-t-il.

Sur cette même question des sables bitumineux, une représentante de la communauté de l'Athabasca Chipewyan First Nation, Eriel Déranger, est venue expliquer le désaccord de sa communauté avec le projet et demander à Total des explications sur la façon dont il entend respecter les droits de son peuple et rénover totalement les sols. Mais là encore, elle s'est vue éconduire par le président de Total. « Pour avoir l'autorisation de développer le champ de Joslyn, nous avons dû déposer un rapport de 4.000 pages. (...) Si vous pensez qu'il faut changer les lois de ces pays, faites-les changer en votant et ne venez pas chez Total nous faire un cours sur ce que visiblement vous n'arrivez pas à faire accepter à vos propres autorités », lui a ainsi rétorqué Christophe de Margerie, très applaudi par les actionnaires.

Les activités du groupe dans les sables bitumineux sont également critiquées par des communautés de Madagascar où Total explore le potentiel du site de Bemolanga. Ainsi, Holly Rakotondralambo, coordinatrice de l'observatoire Oarisoa et membre de la plateforme environnementale Voahary Gasy, était venue en marge de l'AG avec les Amis de la Terre pour expliquer l'impact des premiers forages réalisés par Total. Et selon elle, la situation est déjà inquiétante : « le site se situe entre 2 parcs nationaux, dans une zone aride et près des zones de pâturages qui nous sont essentielles pour l'élevage des zébus. Et les autorités environnementales de notre pays n'ont absolument pas les moyens d'assurer un contrôle de l'impact de ces travaux. Quant à la population, pour beaucoup analphabète, elle n'a pas conscience de ce qu'implique l'exploitation des sables bitumineux ». Pour Total cependant, « aucune décision d'investissement n'a été prise pour le moment » pour ce site. Elle devrait être connue dans les prochaines semaines.

Exploiter les gaz de schiste ? Sans doute une question de temps

Difficile aussi pour le groupe d'éluder le débat sur les gaz et huiles de schiste, alors que la proposition de loi interdisant la fracturation hydraulique venait d'être adoptée en première lecture par les députés. Interrogé par des petits actionnaires sur l'arsenal juridique qu'entend développer l'entreprise pour défendre ses permis et le décalage entre les annonces du groupes sur l'impact des méthodes utilisées et la perception qu'en a le public, le PDG de Total a dit regretter la décision des députés. Mais l'impact reste « négligeable » pour le groupe qui entend bien exploiter ailleurs (Danemark et désormais en Pologne) la ressource dont il étudie les techniques aux Etats-Unis (grâce à son investissement dans Barnett Shale notamment). Et la proposition de loi « n'exclut pas la possibilité pour les compagnies de rester titulaires de leurs droits miniers », ce qui est d'ailleurs « assez habile de la part des auteurs du texte », a souligné Christophe de Margerie avant d'annoncer que le groupe entendait donc garder son permis en ne réalisant pas de puits avec fracturation hydraulique. Pour l'instant, « il faut rester calme et "low profile" » en attendant de pouvoir expliquer à une opinion publique « pas aussi sectaire que ce que l'on dit » que l'on « peut travailler sur les gaz de schiste de manière propre », a-t-il expliqué.

Par ailleurs, Total a tenu à mettre en avant ses investissements dans les énergies renouvelables et notamment dans le solaire, où il vient de lancer une OPA amicale sur 60 % du fabricant américain de panneaux solaires, Sunpower. Suite à une question écrite de l'IPAC (initiative pour un actionnariat citoyen), Total a ainsi précisé investir 20% de sa recherche et développement dans les énergies renouvelables, soit environ 700 millions d'euros. D'ici 2020, ce sont 5 milliards d'euros qui devraient être investis pour le développement de ces ressources dont Total attend « un taux de rentabilité à deux chiffres ».

Béatrice Héraud
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