Publié le 11 février 2015

GOUVERNANCE D'ENTREPRISE

Denis Robert : "L'espace judiciaire européen reste un graal à atteindre"

"L'Enquête" sort ce mercredi 11 février dans les salles obscures françaises. Ce thriller économique, réalisé par Vincent Garenq, retrace l'histoire de Denis Robert, un journaliste d'investigation qui a mis au jour l'affaire Clearstream. Ses enquêtes ont prouvé que cette chambre de compensation, basée au Luxembourg, a illégalement blanchi d'énormes sommes d'argent. Alors que l'affaire des Swiss Leaks vient d'éclater, Denis Robert pose un regard désabusé sur la lutte contre la fraude fiscale.

Le journaliste Denis Robert, accompagné (en arrière-plan) de Florian Bourges, l'un des lanceurs d'alerte de l'affaire Clearstream.
François Guillot / AFP

Novethic: En 1995, vous lanciez l'appel de Genève avec 7 juges d'instruction. Vous appeliez à la création d'un espace judiciaire européen afin de mieux tracer les flux financiers et lutter notamment contre la fraude fiscale. 20 ans plus tard, où en est-on?

Denis Robert: Objectivement? Pas très loin... En 1997, j'avais fait un film qui s'appelait "Journal intime des affaires en cours". A cette occasion, j'ai interviewé un fonctionnaire européen qui me disait: "Votre appel de Genève c'est bien beau. Mais il faut maintenant aller convaincre chacune des chancelleries. Vous n'y arriverez jamais." Force est de constater que, 20 ans après, l'espace judiciaire européen reste une espèce de graal à atteindre. Tant que les hommes politiques n'auront pas compris que le seul moyen de lutter contre le crime organisé, la gabegie financière, c'est de créer cet espace où l'information voyage, avec un parquet européen ayant un pouvoir coercitif sur les nations, on n'y arrivera pas. La question européenne est centrale. De ce point de vue, la souveraineté, cela ne veut pas dire grand-chose.

 

 

Depuis 2008 et la crise financière, les mesures contre la fraude fiscale se sont renforcées. Considérez-vous pourtant que nous n'avons collectivement réalisé aucun progrès?

Face à la manière dont les crimes financiers interpénètrent les Etats, ces progrès sont d'un ordre infinitésimal. A titre d'exemple, on peut citer le rapport rédigé par Antonio Maria Costa, qui a dirigé le bureau drogue et crime aux Nations Unies. Il affirme que l'argent du narcotrafic a permis de sauver une partie du secteur bancaire américain en 2008. Roberto Saviano (l'auteur italien de "Gomorra", NDLR) en parle dans l'un de ses livres. Cela dit toute la complexité du problème.

 

 

Le juge Renaud Van Ruymbeke, que vous connaissez bien, affirmait que le trou noir de la finance que constitue Clearstream ne peut être entretenu que parce que les politiques profite aussi de ce système. Est-ce une affirmation qu'aujourd'hui encore vous reprenez à votre compte?

Oui, mais c'est plus compliqué que ça. Je vais vous raconter une anecdote que je trouve assez révélatrice. Il y a quelques jours, j'étais l'invité d'une émission de Canal +, "Le Supplément". Michel Sapin, notre ministre des Finances et des comptes publics était présent. On évoque Clearstream. Et quelle est la première chose qu'il déclare? Que "Clearstream n'est pas responsable. Ce sont ses clients qui le sont". Un ministre de l'Economie qui balance une énormité pareille... C'est le contresens total de tout ce que j'ai écrit. Ce que je trouve intéressant, c'est que Michel Sapin puisse tenir ces propos. Il dispose d'éléments de langage qui reprennent les arguments du lobby bancaire. Et quand j'argumente et que je prends le temps de démonter ses arguments, il se retranche derrière un: "je ne sais pas".

 

 

La sortie de "L'Enquête", film dans lequel votre personnage est incarné par Gilles Lellouche, est-ce pour vous le signe que les thématiques que vous portez depuis longtemps sont désormais publiquement débattues au sein de la société française?

Je le pense. Pourquoi? Sans doute à cause de la crise des subprimes, d'une société qui se paupérise... Mais je ne crois en revanche pas que ces questions soient désormais grand public. Trop de mauvaises informations tuent l'information. Nous vivons dans une espèce de léthargie à propos de ces questions.

 

 

Vous étiez journaliste à l'époque où l'affaire Clearstream a éclaté. Vous considérez-vous néanmoins comme un lanceur d'alerte?

J'ai été aidé par des lanceurs d'alerte dans mon enquête sur l'affaire Clearstream. Mais c'est vrai que, bizarrement, j'ai la sensation d'en être devenu un moi-même, dans la mesure ou j'ai été muselé par ma profession, les journalistes, alors que je tentais d'informer le public. J'ai alerté l'opinion sur le fait que la presse tentait d'étouffer cette histoire. En ce sens, je suis un lanceur d'alerte.

Propos recueillis par Antonin Amado
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