Publié le 17 septembre 2015

GOUVERNANCE D'ENTREPRISE

45 entreprises épinglées pour leur lien avec des lobbies néfastes pour le climat

Près de la moitié des 100 plus grandes entreprises au monde contribue à bloquer ou ralentir les politiques climatiques. C’est ce que révèle ce mercredi 16 septembre l’ONG InfluenceMap. Elle a comparé les messages de ces grandes firmes qui, souvent, s’engagent publiquement en faveur du climat, à la réalité du lobbying qu’elles financent par ailleurs. Les deux n’allant pas toujours dans le même sens. Parmi les meilleurs élèves, il y a Google, Unilever et Cisco Systems tandis que dans le bas du tableau, on trouve, sans surprise, des entreprises spécialisées dans l’énergie telles que Duke Energy, Reliance ou Koch.

Photo d'illustration
i-stock

Alors que les déclarations de bonnes intentions des entreprises se multiplient à l’approche de la COP 21, comment les multinationales influencent-elles vraiment les politiques climatiques ? C’est la mission que s’est fixée la nouvelle ONG britannique InfluenceMap.  

Son tout premier projet : un classement des entreprises qui devrait faire du bruit. L’ONG a passé au crible les positions publiques des multinationales (hors secteur financier) et de leurs fédérations professionnelles (30) sur les politiques climatiques (marché carbone, énergies renouvelables, efficacité énergétique, ambitions pour la COP21, etc). Elle leur a attribué une note, en fonction de leur rôle, positif ou négatif, dans l’adoption de mesures environnementales ambitieuses. Ces notes vont de B à F, F étant la plus mauvaise. Aucun A n’a pu être délivré.  

45% des entreprises étudiées font de "l’obstruction aux politiques d’atténuation du changement climatique", estime InfluenceMap. Et 95% d’entre elles sont membres d’associations patronales qui ont pour la plupart une influence plutôt néfaste sur le climat.  

 

Influence grandissante sur les politiques climatiques  

 

Si certaines entreprises affichent des discours climatiques volontaristes, les organisations patronales leur servent souvent de paravent pour freiner les avancées des politiques sur les questions climatiques. "Depuis les années 1990, les sociétés ont investi massivement dans la communication (publicité, relations publiques, médias sociaux, etc.) pour asseoir leurs points de vue sur le climat, précise l’ONG. Elles essaient d’être présentes à tous les niveaux du processus d'élaboration des politiques en fournissant par exemple une expertise sur les questions techniques, ou en passant des appels aux dirigeants à des moments clés".

Mais "elles comptent aussi de plus en plus sur leurs associations professionnelles pour exécuter leurs basses œuvres de lobbying visant à bloquer les politiques climatiques. Elles arrivent à imposer leur calendrier, tout en empêchant les nations d'agir pour lutter contre le changement climatique", remarque Gretchen Goldman, de l’Union of Concerned Scientists, qui a développé la méthodologie appliquée par l’ONG.    

 

Total, plus mauvais élève français  

 

Dans le bas de tableau, on trouve des entreprises du secteur de l’énergie, qui ont toutes  récolté un F. Il s’agit de Phillips 66 (une entreprise de gaz et de pétrochimie), Duke Energy, Reliance Industries et Koch Industries, la seconde plus grosse société non cotée au monde mais qui pèse de tout son poids pour empêcher la mise en place d’une taxe carbone ou le développement des énergies renouvelables. Son PDG Charles Koch a par ailleurs remis en question la véracité scientifique du changement climatique, rapporte l’ONG, qui se base sur des articles de presse.  

Du côté français, c’est Total qui fait figure de plus mauvais élève, avec la note E+. InfluenceMap met en avant des contradictions entre le message porté par le pétrolier français et ses actes. Elle relève ainsi qu’au moment de la réforme du système d’échange de quotas de CO2 sur le marché européen, en mars dernier, l’entreprise a à plusieurs reprises émis des réserves. Trois mois plus tard, Total se joignait pourtant à six autres majors pétrolières et gazières pour réclamer une tarification du carbone.  

Par ailleurs, la firme est accusée d’appartenir à des associations patronales jugées réfractaires à la lutte contre le changement climatique. Il s’agit notamment du Medef et du CEFIC (European Chemical Industry Council) que l’ONG classe parmi les pires lobbies européens avec respectivement un E- et un E. Interrogé par Euractiv sur son soutien à une taxe carbone en Europe mais pas en France, le syndicat des patrons assure que "la création d’une taxe carbone ne peut s’envisager qu’au plan européen, qu’elle doit s’accompagner d’une réforme en profondeur des prélèvements obligatoires, d’exemptions pour les entreprises industrielles et les installations assujetties au mécanisme d’échange de quotas, et d’un mécanisme de compensation pour l’ensemble des entreprises". Le Medef qui a également qualifié de "farfelu" ce classement.  

 

Vinci, Orange et L’Oréal en haut du tableau français  

 

Parmi les entreprises les mieux classées, on trouve Google, Unilever et Cisco Systems, qui ont reçu toutes les trois un B. Le géant américain du web a été salué par l’ONG pour ses positions en faveur des énergies renouvelables et sa non-appartenance à une organisation patronale réfractaire aux législations climatiques. Vinci (C+), Orange et L’Oréal (C) sont quant à elles les entreprises françaises les mieux notées, devant EDF (C-), Sanofi et Airbus (D).

Le PDG de Vinci a ainsi appelé à un accord ambitieux à Paris lors de la conférence climatique onusienne et à la fin des subventions aux énergies fossiles. L’entreprise est aussi mobilisée pour la mise en place d’un prix carbone et une transition vers une économie bas-carbone. Ce qui justifie sa note moyenne (C+) sont les liens qu’elle entretient de façon indirecte (via des filiales) avec BusinessEurope (E), le Medef et la Chambre américaine du commerce (E-).

Des entreprises comme Procter & Gamble (P&G), qui vient d’annoncer un objectif de réduction de ses émissions globales de 30% d’ici 2020, obtiennent aussi un mauvais score  en raison de leur appartenance à des fédérations professionnelles comme BusinessEurope accusée d’avoir tout fait pour baisser les ambitions du Paquet Energie Climat 2030 de l’Union européenne par exemple. Sur businessgreen.com, un porte-parole de P&G explique : "l’appartenance de P&G à des fédérations professionnelles permet de faire entendre notre voix sur des sujets importants pour nos affaires, de combiner nos efforts et de collaborer avec d’autres sociétés sur des sujets importants pour l’entreprise. Cependant, nous ne sommes pas d’accord avec toutes les positions des différentes associations. Mais celles dont nous faisons partie sont au courant de nos positions, notamment sur le changement climatique".

"Il y avait un manque d'analyse détaillée et disponible dans ce domaine et, malheureusement, de grandes entreprises menaient parfois de mauvaises actions en faisant pression contre l'action gouvernementale pour éviter un changement climatique dangereux", réagit Paul Dickinson, le directeur de CDP (ex Carbon Disclosure Project). L’association, qui regroupe 822 des plus gros investisseurs institutionnels mondiaux, applaudit le travail de recherche mené par InfluenceMap car il "permet de mettre au jour une utilisation inacceptable des ressources privées".  

 

Des investisseurs appellent 9 compagnies à se retirer d’associations patronales    

 

Eclairer les décisions des investisseurs, c’est justement l’ambition d’InfluenceMap avec ce classement. Il y a deux semaines, une autre ONG, ShareAction (qui est présentée comme utilisatrice des données d’InfluenceMap), a mené une campagne similaire, s’appuyant sur une publication de l’université de Westminster sur le lobbying des associations patronales. 25 investisseurs institutionnels, pesant 60 milliards d’euros, ont appelé neuf compagnies, dont Total, BP, EDF, Procter & Gamble ou Statoil, à quitter les groupes d’influence auxquels elles appartiennent parce que ceux-ci mettent en péril la politique européenne sur le climat.

Cet appel vient renforcer le mouvement de pression que subissent de plus en plus les entreprises. Plusieurs d’entre elles ont quitté des associations professionnelles : Unilever s'est ainsi détaché de BusinessEurope, BP et Shell sont quant à eux sortis de l’ALEC (American Legislative Exchange Council) classé par InfluenceMap parmi les pires lobbies pour le climat aux Etats-Unis avec un F.            

Concepcion Alvarez
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