Publié le 09 février 2016

GOUVERNANCE D'ENTREPRISE

Pascal Canfin (WWF) : "L'époque du mécénat pur est terminée"

Après avoir été député européen, ministre délégué au développement et conseiller principal chargé des questions climatiques au WRI (World Ressources Institute), Pascal Canfin a récemment pris les rênes du WWF France. L'ancien journaliste se veut pragmatique : il souhaite mettre l'ONG au service des acteurs - politiques et entreprises - partisans d'une transformation écologique et climatique. Mais il n'hésitera pas à instaurer un rapport de force avec les adversaires de ces transitions. Entretien.

Pascal Canfin, ancien ministre délégué au développement et conseiller principal chargé des questions climatiques au WRI (World Ressources Insitute).
Karim Jaafar Al-Watan Doha / AFP

Novethic. Pourquoi avoir accepté le poste de directeur exécutif de la branche française du fonds mondial pour la Nature (WWF) ? 

Pascal Canfin. Ce qui me pousse à me lever le matin, c'est de transformer la réalité. On peut le faire de différentes façons. Pour ma part, je l'ai déjà fait aux niveaux français et européen. Le WWF est la plus grosse ONG au monde en matière de défense de l'environnement. Je considère que s'inscrire dans cette dynamique permet d'avoir une prise concrète sur les événements.

Pour l'avoir vécu de l'intérieur lorsque j'étais ministre, je sais à quel point les politiques sont sensibles à la pression extérieure, en particulier lorsqu'elle est exercée par des organisations comme celle que je dirige aujourd'hui. C'est la raison pour laquelle j'ai accepté la proposition qui m'a été faite par Isabelle Autissier (présidente du WWF France, NDLR). 

 

Il s'agit donc de créer un rapport de force avec les décideurs politiques... 

Alerter, protéger, transformer. Ce sont les trois missions que j'ai fixées aux équipes du WWF France.

Pour transformer, il faut dialoguer, accompagner ceux qui veulent jouer le jeu, notamment du côté des entreprises. Mais il y a aussi la capacité de dénoncer, de critiquer, lorsque c'est nécessaire, les pratiques de certains acteurs économiques. Ma conviction, c'est que l'on ne fera pas la transition vers un monde soutenable sans les entreprises en général. Mais on la fera contre certaines d'entre elles.

Il existe, objectivement, des adversaires de cette transformation. En même temps, ce serait une vue de l'esprit, au vu de l'urgence écologique et climatique, de penser que cette grande transition peut se passer des entreprises. C'est la raison pour laquelle nous les accompagnons, nous les challengeons et parfois nous dénonçons leurs pratiques. 

 

"Nous sommes des influenceurs culturels" 

 

Quelles sont les entreprises qui sont à vos yeux hostiles à la transition que vous appelez de vos voeux ? 

Je comprends évidemment que pour les entreprises qui vivent de la rente fossile, engager une réelle transition vers une économie neutre en carbone, comme le demande l’Accord de Paris, soit difficile. Lorsque je discute avec les directions de Total ou Engie par exemple, je leur propose une chose simple : travaillez sur ce que veut dire un monde à 2 degrés pour vous. Qu’est ce que cela change pour vos investissements, votre secteur recherche et développement (R&D), etc ? C’est l’initiative Science based target dont le WWF est initiateur au niveau international. Il s’agit d’un outil de conduite du changement potentiellement très impactant déjà signé par 11 entreprises françaises et 114 dans le monde que nous allons déployer en 2016.

Et je leur dit aussi que, à l'instar des fabricants de diligences du XIXe siècle, elles seront effacées de l'histoire si elles ne se réinventent pas au XXIe siècle après avoir dominé le XXe. 

 

Concrètement, quels sont les outils dont dispose aujourd'hui le WWF France pour accompagner des entreprises volontaires ?

Il faut mettre les mains dans le cambouis pour transformer les secteurs qui ont l’impact le plus négatif pour notre planète, comme l’huile de palme, le coton, l’aquaculture ou le soja. Ces filières ne vont pas disparaître du jour au lendemain, donc il faut donc les rendre soutenables, notamment via des processus de certification crédibles dont il faut augmenter les parts de marché.

C’est pourquoi par exemple nous travaillons avec Carrefour sur son approvisionnement en poissons certifiés MSC ou avec Michelin pour définir les standards de l’hévéa durable : 70 % de la consommation du caoutchouc issu de l’hévea sert à fabriquer des pneus et Michelin est le deuxième acheteur mondial.

Donc travailler avec Michelin, c’est engager un changement à très grande échelle. Mais attention, l'époque du mécénat pur est terminée. Il s'agit nécessairement de partenariats de transformation. Nous n'acceptons pas qu'une entreprise finance un projet de conservation de la nature quelque part dans le monde, alors même qu'elle ne remettrait pas en cause ses modes de fonctionnement pour réduire son impact.

Au rayon des autres outils à notre disposition, on peut aussi citer les campagnes, le plaidoyer vis-à-vis des décideurs politiques, comme en ce moment même sur la loi biodiversité et même des discussions n'ayant pas vocation à être rendues publiques. J'assume parfaitement cette discrétion, quand elle est nécessaire, car elle peut permettre de préserver les décisions stratégiques d'une entreprise. Nous sommes des influenceurs culturels.

 

Cela veut-il dire que vous n'accepterez pas d'être financés par ces grands groupes ? 

Nous avons une liste noire d'entreprises au niveau international. Nous n'acceptons aucune contribution de leur part. Sur cette liste figurent notamment les entreprises impliquées dans le nucléaire, le charbon ou le pétrole.

Mais si elles sont candidates au changement, nous ne fermons pas la porte aux discussions informelles, bien au contraire. Cela ne nous empêchera pas de les cibler dans le cadre de campagnes internationales.

Au mois d'avril, nous lancerons d'ailleurs une campagne afin que les grandes firmes du secteur minier et charbonnier s'engagent à ne pas explorer dans les endroits classés par l’Unesco comme des réserves exceptionnelles de biodiversité. 

 

L'émergence d'un risque fiduciaire, une chance pour le climat

 

Vous avez aussi déclaré que la transformation de la finance serait au cœur de vos préoccupations. Comment réorienter les flux financiers vers la transition énergétique ?

Sur la question climatique, l'une des grandes différences entre Copenhague (2009) et Paris (2015), c'est qu'une partie du monde financier a vraiment compris que son intérêt est de financer une économie compatible avec le respect de la limite des deux degrés. On peut estimer que 10 % des gérants d'actifs dans le monde ont pris des engagements sur le sujet. Ce n'est pas une majorité, mais c'est loin d'être négligeable.

La nouveauté, c'est que nous travaillons aujourd'hui sur leur cœur de métier. C'est bien d'avoir des agences bancaires économes en énergie, mais le cœur de leur métier, c'est de financer l'économie. Or, la question de la responsabilité fiduciaire commence à émerger.

Un fonds de pension est tenu de maximiser le rendement à la lumière des risques. Jusqu'à présent, la vision culturelle dominante était de dire : "je comprends ce que vous me dites sur le climat, mais ce n'est pas mon problème. Je dois maximiser le rendement". En 2015, le changement culturel majeur consiste dans le fait que de plus en plus d'acteurs, à commencer par le gouverneur de la Banque d'Angleterre, disent : "si vous ne prenez pas en compte le climat, vous êtes en rupture de votre devoir fiduciaire. Vous ne pourrez pas arguer du fait que vous n'aviez pas connaissance du risque climatique. Vous êtes donc passible de poursuites pour avoir mis l'épargne de vos mandants dans des activités risquées". Comme investir dans des compagnies charbonnières par exemple.

Ce genre d'information ne fera jamais la Une du 20 heures. Et pourtant, le potentiel de transformation est énorme. Je fais par ailleurs confiance aux avocats américains pour s'engouffrer dans cette brèche ! (rires) 

 

Là encore se pose la question des outils à la disposition du WWF. Comment aider à la réorientation de ces flux financiers ? En certifiant des obligations vertes (green bonds) par exemple ?

Il faut effectivement fournir de nouveaux outils dans lesquels investir. J’ai présidé l’an passé le comité de l’indice 2 degrés d'Euronext, qui rencontre un certain succès. En clair, il s'agit de dire aux gestionnaires d’actifs : "quand vous achetez les actions cotées de cet indice, vous achetez des titres compatibles avec une limitation du réchauffement global à 2 degrés, que ce soit en termes de bilan carbone ou d'investissement dans la transition et les technologies vertes".

Sur le marché de la dette, nous travaillons à structurer les obligations vertes. Le WWF France est très impliqué dans ce dossier pour trouver le bon compromis entre une définition trop étroite, qui n'aurait aucun effet de transformation, et de l'autre côté, la tentation de certains de dire  : "tout est vert"

 

Allez-vous publier une sorte de guide des outils financiers cinématiquement vertueux ?  

Il est trop tôt pour dire quelle forme prendra notre contribution. Mais nous travaillons déjà sur ce sujet, que nous considérons comme stratégique. Nous allons nous concentrer notamment sur la mise en œuvre de l'article 173 de loi de transition énergétique française, qui est particulièrement novateur. Il oblige les investisseurs institutionnels à communiquer sur le risque climatique de leurs portefeuilles et à définir leur stratégie bas-carbone. Nous allons faire pression, pour que les obligations de l'article 173 se généralisent en Europe.

Pour être à la hauteur de la crise climatique, nous devons jouer sur tous les leviers, du consommateur au financier, en passant bien sur par le politique. Il faut changer les règles du jeu, ou nous irons dans le mur.

Propos recueillis par Antonin Amado
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