Publié le 08 décembre 2014

GOUVERNANCE D'ENTREPRISE

Brésil : le barrage de Jirau en Amazonie est-il aussi "vert" que GDF Suez le dit ?

Située près de la frontière bolivienne au Brésil, l’usine hydroélectrique de Jirau en cours de construction fait débat. D’un côté, GDF Suez la présente comme un projet vert. De l’autre, les associations environnementales dénoncent les impacts négatifs sur l’environnement et s’interrogent sur la légitimité de GDF Suez à faire profiter ce barrage d’un financement "green bonds".

Au Brésil, le barrage de San Antonio, dans la même régio que celui de Jirau.
© Cley Medeiros / Amazonia Real

En mai dernier, GDF Suez lançait la plus importante opération de green bonds jamais émise par une entreprise française. En quelques heures seulement, l’entreprise a levé 2,5 milliards d’euros pour financer des projets respectueux de l’environnement et contribuer à la transition énergétique du groupe.

Or parmi les projets qui pourraient être en partie financés par ces "obligations vertes", figure le très polémique barrage de Jirau, en cours de construction sur le fleuve Madeira, en Amazonie, par le consortium ESBR dont GDF Suez détient 40%. Moins médiatique que le barrage de Belo Monte, très décrié, l’ouvrage de Jirau, situé dans le nord du bassin amazonien, est aussi de bien moins grande ampleur. Une fois terminé, il produira 3,750 gigawatts (GW), c’est-à-dire environ trois fois moins que Belo Monte. Mais il est déjà partiellement en activité: 17 turbines sur les 50 qu’il comptera finalement en 2016 sont actuellement en fonctionnement. Au total, le consortium déboursera 5,5 milliards d’euros.

 

Des turbines spécialement adaptées

 

Pour GDF Suez, le projet est conçu pour respecter au mieux l’environnement. Le réservoir, comme c’est le cas dans la plupart des constructions hydrauliques récentes au Brésil, est réduit, évitant une trop grande zone inondée en amont. Le cours du fleuve Madeira, où se construit un autre barrage à une centaine de kilomètres (Santo Antonio), n’est pas détourné et ses fortes modulations, en raison de la saison des pluies, seront respectées grâce à des turbines spécialement conçues pour fonctionner même lorsque le cours d’eau atteint ses plus bas niveaux.

Afin de préserver "la richesse remarquable de la faune locale", les turbines ont été prévues, et testées préalablement dans un laboratoire hydraulique en France, pour laisser les larves et les œufs de poissons passer. La compagnie rappelle aussi que "Jirau  est en pleine conformité avec la législation brésilienne et toutes les conditions et exigences ont été et sont remplies". Le projet a même été validé par la CNUCC (la Convention cadre des Nations Unies sur le changement climatique) dans le cadre des Mécanismes de développement propre (MDP), permettant au consortium ESBR de gagner des crédits carbone, souligne GDF Suez.

 

Déforestation élargie

 

Mais le barrage de Jirau est-il si vert que cela ? L’ouvrage est aujourd’hui dans le viseur des associations environnementales. Elles en dénoncent les forts impacts négatifs sur le milieu naturel et les populations locales. En novembre dernier, GDF Suez a d’ailleurs reçu le prix Pinocchio décerné par plusieurs associations françaises aux entreprises qui, selon elles, violent les "droits des peuples et de l’environnement".

Le projet a connu un mauvais départ. L’Ibama, l’institut brésilien de l’environnement, avait dans un premier temps refusé la licence au consortium, avant de l’accorder quelques mois plus tard. "L’agence environnementale subit les pressions de la politique définie par le gouvernement brésilien, explique Ricardo Baitelo, spécialiste des questions énergétiques chez Greenpeace Brésil. Car l’énergie hydroélectrique reste une priorité. Jusqu’à présent, les projets de grands barrages en Amazonie ont parfois été légèrement modifiés, mais jamais annulés par l’Ibama." Greenpeace ne dénonce pas seulement la déforestation qu’a inévitablement entraîné la construction des barrages de Jirau et de Santo Antonio, mais aussi la "déforestation indirecte", celle nécessaire au développement de la ville de Porto Velho et à l’arrivée de près de 16000 travailleurs.

 

Emissions de COet populations indigènes déplacées

 

Ricardo Baitelo met aussi en cause le bilan climatique du barrage. Selon lui, une usine hydroélectrique produit finalement "l’équivalent de 20% du CO2 émis par une usine thermique, à cause de la sédimentation". En effet, le réservoir, même réduit, inonde des matières végétales qui, en se désintégrant, produisent du méthane.

Les associations s’insurgent également contre le manque de consultation des populations indigènes, pourtant directement concernées. Certaines, comme Survival International, vont plus loin et ont dénoncé les impacts de l’ouvrage sur les populations indigènes isolées qui vivraient dans les environs et dont certaines auraient été obligées de fuir leur lieu de vie habituel. Mais ces allégations, basées sur une étude préliminaire de la Funai, la Fondation nationale de l’Indien, n’ont pas été confirmées par l’organisme.

 

Jirau financé par les "green bonds" de GDF Suez ?

 

Pour Ricardo Baitelo, qui rappelle que Greenpeace n’est pas contre l’énergie hydroélectrique, "n’importe quel barrage situé en Amazonie, une région déjà dévastée par la déforestation et dont la biodiversité est fragile, est difficilement éligible à un quelconque programme de crédits carbone ou de green bonds". GDF Suez, qui a lancé ses émissions vertes en mai, évalue actuellement les projets qui pourront bénéficier de ces financements. L’entreprise s’engage à ce qu’ils respectent 10 critères qu’elle a préalablement établis avec l’agence de notation extrafinancière Vigeo.

Mais l’agence Vigeo ne participe pas à ce processus d’évaluation, effectué uniquement par GDF Suez. Seul un "commissaire aux comptes opérera chaque année une vérification de l’allocation des fonds vers des projets éligibles et de la conformité des projets sélectionnés au regard des critères", précise Vigeo. Les critères étant flous, les "chances" pour que le barrage de Jirau fasse partie des green bonds restent grandes.

Aglaé de Chalus, à Rio de Janeiro
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