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Publié le 23 juillet 2012

EMPREINTE TERRE

L'huile d'argan ou l'envers du développement durable

Le Maroc compte sur une certification de l'Argan pour améliorer les bénéfices locaux de la commercialisation de cette huile de luxe. Objectif : redorer le blason d'une filière moins vertueuse que ne le prétendent les étiquettes des cosmétiques occidentales.


L'huile d'argan est l'emblème du produit authentique et éthique. Depuis une quinzaine d'années, son succès international en a fait une des huiles les plus chères au monde. L'engouement pour ce produit tiré des fruits de la forêt d'arganiers du sud-ouest marocain a conduit le gouvernement à déposer une Indication géographique protégée (IGP) Argane. Créée en 2010, elle est aujourd'hui en attente d'enregistrement auprès de l'Union européenne, le premier marché d'exportation de l'huile d'argan. Pour le Maroc, l'IGP doit aussi redorer le blason d'une filière moins vertueuse que ne le prétendent les étiquettes soignées des cosmétiques occidentales.

Conçu comme un modèle de développement durable, la filière Argan fait vivre deux millions de personnes. Ce marché a été construit par des programmes de développement, en particulier le projet « Arganier » de l'Union européenne qui a injecté 6 millions d'euros entre 2003 et 2010, mais aussi la coopération allemande ou l'ONG Oxfam. L'objectif était d'améliorer la situation des femmes rurales et la gestion durable de l'arganeraie en valorisant sur les marchés occidentaux un produit traditionnel issu d'une forêt classée « réserve de biosphère » de l'Unesco. Le tout grâce à la mise en place de coopératives de femmes pour produire l'huile. Mais si ces coopératives existent, la réalité de la production s'est rapidement éloignée des images d'Épinal de femmes pressant les fruits d'arganier.

La marque « Argane » déboutée

Cette filière lucrative a d'abord rapidement attiré de nombreux autres opérateurs privés, des entreprises mais aussi des fausses coopératives adoptant ce statut pour ses avantages fiscaux et son image. Selon Bruno Romagny, économiste de l'IRD, sur les 150 coopératives qui existent aujourd'hui, une trentaine seulement a un véritable fonctionnement coopératif. « Malgré une demande croissante de produits à base d'huile d'argan, les femmes qui concassent les noix, pour le compte d'entrepreneurs ou dans les coopératives, ne touchent qu'entre trois et six euros par litre d'huile », explique ce chercheur, alors que le litre est vendu 160 euros sur le marché international. Par ailleurs, les circuits d'approvisionnement échappent aux coopératives. Différents intermédiaires spéculent en effet sur la précieuse matière première. Les nombreux ayants droits de l'arganeraie qui fournissent les noix ne sont pas mieux lotis : « Les grossistes s'approvisionnent auprès des paysannes isolées qui n'ont pas le pouvoir de négocier la valeur de ce qu'elles livrent », raconte Bruno Romagny. Au final, les retombées économiques de la commercialisation de l'huile sont plus que minimes pour les populations de la région.

Les principaux bénéfices se font dans les laboratoires pharmaceutiques en Europe. Les laboratoires Pierre Fabre, pionniers de l'utilisation de l'argan, ont déposé la marque « Argane » depuis 1983. Il aura fallu la plainte d'une entreprise concurrente, Clairjoie, pour que Pierre Fabre soit débouté en 2010 par le Tribunal de Grande Instance de Paris pour s'être approprié le nom générique marocain. De son côté, l'Etat marocain a apparemment préféré ne pas engager un bras de fer avec un laboratoire européen.

La valorisation commerciale des savoir-faire locaux participe à leur disparition

Deux ethnobiologistes spécialistes de l'arganeraie soulignent également la contradiction entre l'authenticité affichée du produit et les profondes transformations dans la production de l'huile cosmétique. En effet, les femmes berbères fabriquent et utilisent un seul type d'huile pour la cuisine et le corps extraite d'amandons torréfiés. En revanche, la production de l'huile cosmétique est entièrement mécanisée, faite à partir d'amandons crus, afin de répondre aux critères de qualité et d'hygiène des marchés occidentaux. Seule l'étape de concassage des fruits reste manuelle. La valorisation commerciale des savoir-faire locaux participe ainsi à leur disparition. En pratique, l'huile d'Argan, qui est au cœur de la culture Berbère, est devenu un produit de luxe que les gens ne peuvent plus s'offrir.

Avec l'IGP Argane, le Maroc entend pourtant améliorer les retombées locales d'une production dont le prix a été multiplié par six en dix ans. Les entreprises de fabrication d'huile qui veulent profiter de l'IGP se déplacent en effet vers Agadir, qui est dans la zone d'origine. Avec les contrôles liés à la certification, le gouvernement cherche aussi à stopper la prolifération des « faux produits » ou des contrefaçons sur le marché national. En revanche, rien n'annonce une redistribution de la valeur ajoutée en amont de la filière. Certaines coopératives de femmes se détournent même des systèmes de certifications, chers et difficilement valorisables. Le label Ecocert, par exemple, coûte 1500 euros par an alors que, par nature, la culture de l'arganier est biologique. L'IGP, encore subventionnée par le gouvernement, sera à terme payante, et là encore, le territoire concerné intégrant la totalité de l'arganeraie marocaine, l'indication d'origine est triviale. Certaines coopératives préfèrent aujourd'hui se tourner vers la production d'une huile traditionnelle destinée à une clientèle marocaine.

Quant à la restauration de l'arganeraie, les résultats ne sont pas probants. En mettant les femmes au cœur des programmes de protection des arganiers, les projets de développement ont sous-estimé le rôle des hommes et des pratiques agro-pastorales. La chèvre a été identifiée comme l'ennemie des arbres, alors que, si le surpâturage n'est pas étranger à la dégradation de la forêt, des études récentes montrent avant tout la responsabilité de l'urbanisation, du tourisme et de l'agriculture intensive. « Cette stigmatisation de la « dégradation » de l'arganeraie par ses habitants constitue une véritable disqualification des pratiques locales », regrette Romain Simenel de l'IRD. A tout point de vue, la filière d'Argan est certainement un cas d'école pour le développement durable.

Magali Reinert
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