Publié le 12 novembre 2015

EMPREINTE TERRE

Le "zéro déforestation" : un impératif à terme pour les entreprises

Plus de 50 % des forêts tropicales ont disparu à travers le monde au cours du dernier demi-siècle. En cause, la production de quelques commodités agricoles seulement, comme l’huile de palme. D’où la nécessité, pour les entreprises les consommant, de mettre en place des chaînes d’approvisionnement "zéro déforestation". Une gageure.  

Un exploitation d'huile de palme, sur l'ïle de Bornéo, en Indonésie
Bay Ismoyo / AFP

Ces 50 dernières années, plus de 50 % des forêts tropicales ont été détruites à travers le monde. Si l’on s’en tient à la dernière décennie, les deux-tiers environ de la déforestation sont imputables à un tout petit nombre de commodités agricoles : l’huile de palme mais aussi le bois, le papier, le soja, le bœuf, le cuir, et, dans une moindre mesure, les biocarburants.  

La bonne nouvelle, c’est que les entreprises s’engagent de plus en plus à réduire la déforestation liée à leurs chaînes d’approvisionnement. C’est le cas par exemple du groupe agroalimentaire suisse Nestlé et du spécialiste américain des produits d’hygiène et de beauté Procter & Gamble. Au vu de leurs engagements, ils ont chacun obtenu la note maximale dans le classement du Forest 500, qui vise à étudier les 500 compagnies, gouvernements et institutions financières ayant le plus d’impact sur la déforestation.  

Mais les progrès restent encore trop lents. Sur les 250 entreprises faisant partie du Forest 500, 59 % n’ont encore adopté aucune politique pour réduire la déforestation liée à leurs chaînes d’approvisionnement en commodités agricoles. 34 % ont mis en place des politiques d’achat spécifiques à certaines commodités. Et 7 % seulement ont pris un engagement "zéro déforestation" pour l’ensemble de leurs achats.  

 

Chinois et Indiens à la traîne  

 

Les avancées sont très variables selon les productions. 60 % environ des compagnies du Forest 500 ont mis en place des politiques d’achat de bois visant à limiter la déforestation. Elles sont aussi 55 % à l’avoir fait dans le cas de l’huile de palme. Mais ce taux tombe à 40 % pour le papier, un peu plus de 20 % pour le bœuf et le cuir et un peu moins de 20 % pour le soja.  

Les différences sont aussi notables selon l’origine des entreprises. Sur les 47 sociétés du Forest 500 basées en Chine et en Inde, seules 31 se sont dotées d’une forme ou une autre de politique durable liée aux forêts. Mais aucune n’a pour autant adopté un objectif "zéro déforestation" pour l’ensemble de ses achats et toutes manquent d’engagements précis concernant leurs approvisionnements.   

Les groupes chinois et indiens restent donc à la traîne. Tout comme les sociétés ayant leur siège dans les pays d’implantation des forêts tropicales. Ce sont les groupes européens et nord-américains qui tiennent le haut du classement en termes d’engagements, comme le groupe français Danone, qui consomme à la fois de l’huile de palme, du papier et du soja, mais qui fait aussi partie des six entreprises du Forest 500 s’étant vu attribuer la note maximale au regard de leurs engagements.  

Pour autant, et en considérant l’ampleur des dégâts, les entreprises du monde entier vont devoir accélérer leurs efforts. C’est pourquoi l’ONG The Global Canopy Programme a défini une feuille de route pour aider les entreprises à atteindre le "zéro déforestation".  

 

Traçabilité, concertation et préservation  

 

Première étape : mettre en place un système de traçabilité de leurs achats. Les solutions adoptées dépendent de la taille des sociétés et de leur secteur d’activité. Certains grands groupes développent leur propre programme de traçabilité pour certaines structures, surtout lorsqu’elles sont essentielles à leurs productions.

D’autres entreprises s’appuient essentiellement sur des organismes de certification. Pour autant, la tâche n’est pas aisée compte tenu de la complexité des chaînes d’approvisionnement à travers le monde. Peu d’acheteurs ont réussi à remonter à la source au-delà des usines conditionnant l’huile de palme. De fait, celle-ci provient d’une multitude de producteurs différents. En Indonésie par exemple, 45 % des surfaces dédiées à la production sont entre les mains de petits producteurs.

Cela dit, la traçabilité est possible. Le spécialiste de l’agroalimentaire italien Ferrero assure qu’à la date de novembre 2014, il était à même de définir l’origine de l’huile de palme jjusqu’aux plantations pour 92 % de ses achats. Il y est parvenu en collaborant avec l’ONG britannique TFT, qui aide les entreprises à mettre sur le marché des produits responsables. Les deux partenaires ont établi la liste des usines et des plantations fournissant l’huile de palme. Ils s’y sont ensuite rendus pour effectuer travaux d’évaluation et de vérification.  

Deuxième impératif pour les entreprises désireuses d’atteindre le "zéro déforestation" : s’assurer du respect des communautés forestières et populations indigènes lors de la production de l’huile de palme. Les projets d’exploitation doivent donc faire l’objet du "consentement préalable, libre et éclairé" de ces populations. C’est encore loin d’être le cas. Bien souvent, on se contente de les en informer. Alors que tout investisseur devrait engager des négociations conduisant les communautés à donner ou non leur accord au projet, en toute connaissance de cause. Cette exigence fait par exemple partie de la Charte de Ferrero pour une huile de palme durable.  

 

Penser global  

 

Troisième tâche : identifier les forêts essentielles à la protection des écosystèmes clés. Il existe des outils d’audit pour définir les forêts étant à Haute Valeur de Conservation (HVC) compte tenu de leur biodiversité et/ou à Haut stock de carbone (CS). Mais les études HVC et HCS devraient pouvoir être réalisées dans un cadre unifié, sans quoi les coûts d’audit et de surveillance resteront trop élevés pour de nombreuses entreprises. 

Exemple : les tourbières indonésiennes doivent être particulièrement préservées car elles stockent 35 milliards de tonnes de carbone dans leur sol et abritent des espèces menacées telles que l’orang-outan ou le tigre de Sumatra. Certaines continuent malheureusement à être asséchées afin de produire de l’huile de palme. Compte tenu de l’importance des tourbières dans le pays, le producteur indonésien APP a donc annoncé en août dernier son engagement de suspendre l’exploitation commerciale d’environ 7 000 hectares de plantations. Une première au monde.

Enfin, quatrième étape : s’assurer que la préservation d’une forêt ne conduit pas en parallèle à la destruction d’une autre. Parmi les solutions ayant fait leurs preuves : les moratoires. En Indonésie, un moratoire sur les permis de déboisement a été mis en place. Il s’est toutefois révélé moins efficace qu’une mesure similaire au Brésil.

En 2012, 840 000 hectares de forêts ont été abattus en Indonésie, contre 460 000 dans le pays sud-américain, souligne une étude parue en 2014 dans le magazine Nature Climate Change. En cause notamment, la moindre implication des acteurs des chaînes d’approvisionnement en Indonésie.

Carole Lanzi
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