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Publié le 04 mai 2012

EMPREINTE TERRE

Le plus ancien parc d'Afrique menacé par l'exploitation pétrolière ?

Le WWF lance une campagne internationale pour alerter sur les risques d'exploitation pétrolière au sein du plus ancien parc national d'Afrique, le parc des Virunga, créé en 1925. Classé patrimoine mondial de l'Unesco -mais déjà considéré « en péril »- celui-ci est désormais menacé par l'intrusion de compagnies pétrolières qui ont récemment obtenu des permis d'exploration, estime l'ONG.


© MartinHarvey/WWF

Réputé pour ses 200 espèces de mammifères -parmi lesquelles des espèces endémiques comme les okapis ou les gorilles de montagne- et la diversité de ses paysages -entre steppes, savanes, marécages, forêts et volcans-, le parc des Virungas, à l'est de la République démocratique du Congo (RDC) est aujourd'hui menacé par l'exploitation pétrolière, alerte le WWF. Créé en 1925, ce parc de près de 800 000 hectares qui fait vivre près de 50 000 personnes à travers la pêche, le tourisme et autres activités, est pourtant placé sous le régime du patrimoine mondial de l'Unesco depuis 1979, celui de la Convention Ramsar sur les zones humides et sous la protection d'une loi nationale sur la conservation de la nature, ce qui le rend juridiquement inviolable. Mais en juin 2010, le gouvernement congolais a délivré sur ordonnance des permis d'exploration à trois compagnies pétrolières européennes: Total, ENI et Soco International. « Ces 3 blocs recouvrent à 85% le parc national des Virungas », estime Jean-Baptiste Roelens, chargé du programme Forêts tropicales et climat au WWF France. « Si on fait de l'exploitation pétrolière dans ce parc à haut niveau de protection, ça veut dire qu'aucun endroit de la planète ne peut être protégé. Cela constituerait un dangereux précédent », craint-il.

Un site exceptionnel en péril

Le site est déjà considéré comme « patrimoine mondial en péril » depuis 1994 en raison du génocide du Rwanda, tout proche, et de la tension qui règne dans la région. Mais l'attribution des concessions d'exploration rajoute à l'inquiétude de l'Unesco, qui gère le parc. En mars 2011, quelques mois après avoir été interpellé par l'Institution sur le sujet, le ministère de l'Environnement congolais a suspendu toutes les activités de concessions dans les 3 blocs et demandé une évaluation environnementale stratégique -financée par l'Union européenne- qui devrait permettre de dire d'ici la fin de l'année si l'exploitation pétrolière peut ou non être conduite dans la région du rift Albertin et, si oui, sous quelles conditions. « C'est un important signal qu'il est nécessaire de respecter car c'est la première fois que le gouvernement congolais lance ce genre d'initiative de transparence et de concertation », reconnaît Jean-Baptiste Roelens. Seulement, selon le WWF, alors que les compagnies pétrolières auraient dû observer un statut quo en attendant le résultat de l'étude, certaines « vont de l'avant, avant même que le processus ne soit conclu ». Dans l'œil du viseur de l'ONG : la compagnie britannique Soco . En septembre 2011, celle-ci a en effet reçu le feu vert gouvernemental pour commencer ses activités d'exploration. Depuis, selon les contacts du WWF sur le terrain, elle aurait pénétré dans le parc national -accompagnée de militaires - pour installer un camp opérationnel pour l'exploration. Ce qui est illégal.

En mars 2012, institutions, ONG et société civile se sont mobilisées pour dénoncer cette autorisation et l'action de l'entreprise. Le Centre du patrimoine mondial a ainsi envoyé une lettre au ministère de l'environnement puis un communiqué exprimant sa préoccupation face à la délivrance du certificat d'acceptabilité environnementale permettant à Soco de mener des explorations aéromagnétiques et aérogravimétriques au dessus du parc. Parallèlement, plusieurs ONG (WWF, FFI, UICN, etc) ont adressé une lettre aux bailleurs de fonds du secteur environnemental et interpellent la communauté internationale (communiqué commun « SOS Virunga » du WWF et de Greenpeace) tandis que 9 organisations de la société civile congolaise ont publié un communiqué s'opposant à toute exploration et exploitation pétrolière dans le parc national. « Nous interpellons également les gouvernements, notamment britannique, car ils sont responsables des agissements des entreprises nationales », précise Anneke Galama, la coordinatrice de la campagne SOS Virunga. La compagnie, elle, fait la sourde oreille : « il est plus difficile de négocier avec les petites compagnies, car elles n'ont pas d'exposition médiatique comme les majors », souligne-t-elle. Dans un communiqué, Soco préfère insister sur le fait que ses activités restent « très préliminaires » et exclusivement aériennes : « nos programmes actuels ont reçu l'approbation des autorités locales. Nous sommes tout à fait conscients de la nécessité de protéger les intérêts de toutes les parties prenantes liées au Parc et nous travaillons dur pour l'assurer », y déclare son directeur général adjoint, Roger Cagle. Ce qui est loin de convaincre le WWF.

Un risque supplémentaire de déstabilisation du pays ?

Concernant les deux autres sociétés, ENI et Total, la première aurait renoncé à sa concession après un engagement avec le WWF Italie, assure l'ONG (ce que ne nous a pas confirmé ENI). Le WWF France, qui demande à Total de déclarer publiquement Virunga et l'ensemble des sites classés « patrimoine mondial » comme des « no go zones » et de suspendre ses activités en périphérie, a eu moins de chance. Le groupe assure qu'il restera « en dehors du parc Virunga » et « se conformera à la loi », mais annonce des opérations de recueils de données, par un survol aérien et des études sismiques, d'ici les prochains mois. « Pour l'instant, nous ne savons pas quel est le potentiel de la zone ni même s'il s'agit de pétrole ou de gaz », souligne le service de presse du groupe. Quant au ministère de l'Environnement français approché par le WWF, il n'a pour l'instant pas donné suite.

Jusqu'à aujourd'hui, l'instabilité de la zone empêchait un investissement massif des compagnies étrangères dans le pays. Total par exemple, y est bien le premier distributeur d'essence mais il n'avait pas encore mené des opérations de production. Seule la société Perenco -l'unique producteur pétrolier du pays-est installée dans le sud du pays et produit quelque 28 000 barils/jour. Mais les compagnies espèrent réitérer dans la région du Rift Albertin la découverte des importants gisements pétroliers de l'Ouganda voisin. De quoi relancer les tensions dans ce pays, où rebelles et corruption sont encore très présents, craint le WWF.

Béatrice Héraud
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