Publié le 04 juillet 2016

EMPREINTE TERRE

Comment vérifier l'engagement "zéro déforestation" des grandes firmes ?

Sous la pression d’ONG et de consommateurs, des géants de l’agroalimentaire s’engagent à stopper la déforestation liée à leurs activités. Mais l'objectif "zéro déforestation" affiché par Cargill, Unilever ou Nestlé reste ambigu et sa mise en œuvre difficile, explique Alain Karsenty, économiste au Cirad. Comment vérifier les engagements de conservation des forêts dans les régions tropicales ? D'autant plus si les firmes s'approvisionnent auprès de nombreux producteurs et qu’il n’existe pas de cadastre ? Surtout, comment améliorer les pratiques des planteurs et mieux vérifier leurs engagements ? Entretien.

La déforestation continue sur les plateaux d'Ollombo, au Congo.
Guyot-Ana / Only France

Novethic. De grandes entreprises qui produisent ou achètent de l'huile de palme, du soja, du cacao ou d'autres productions liées à la déforestation tropicale s’engagent désormais à appliquer le principe "zéro déforestation". D'où vient cette dynamique ?

Alain Karsenty. Ce mouvement a été initié il y a quelques années par The Forest Trust (TFT), une ONG internationale qui accompagne les entreprises pour rendre leur chaine d'approvisionnement plus responsable écologiquement. L'organisation remet en question l'efficacité de la certification environnementale, telle que le Forest Stewardship Council (FSC). En particulier parce que les certificateurs ont besoin d'avoir un marché à certifier, sans avoir la capacité d'audit nécessaire pour garantir les pratiques et la traçabilité. Basée aujourd'hui dans quinze pays, l'ONG incite ainsi les entreprises à contrôler elles-mêmes leur chaine d'approvisionnement et à choisir leurs fournisseurs. 

Cette idée a fait progressivement son chemin. Greenpeace s'est associé à TFT pour élaborer une méthode destinée à mettre en œuvre le "zéro déforestation", le High Carbon Stock (HCS). Cette méthodologie permet d'identifier les espaces disponibles pour des plantations et ceux à protéger. Elle prend en compte différents critères : la richesse de la biodiversité, la fonction sociale et culturelle de l'espace considéré et l’acceptabilité par les populations locales. Les forêts sont ainsi classées en six catégories. C’est un net progrès par rapport à la certification pour l'huile de palme durable RSPO par exemple, puisque celle-ci ne considère que le critère "forêts primaires" ou à "haute valeur de conservation". 

 

Une méthodologie plus pertinente

 

Et aujourd’hui, quelles sont les entreprises qui prennent des engagements ? 

Des géants comme Cargill ou Unilever ont lancé le mouvement sous la pression d’ONG environnementales et de consommateurs. Aujourd'hui, de nombreuses multinationales les rejoignent : L’Oréal, Nestlé, le géant de l'huile de palme Wilmar... Il faut aussi noter que lors de la déclaration de New-York sur les forêts en septembre 2014, des États se sont également engagés en faveur du "zéro déforestation", comme l'Indonésie ou la Côte d'Ivoire. 

 

Quelle valeur accorder à ces engagements ?

Beaucoup d'entreprises en restent à l’étape des déclarations et demeurent floues sur les moyens de mise en œuvre. Toutes ne font d’ailleurs pas référence au standard High Carbon Stock (HCS). Certaines parlent du "zéro déforestation net", c'est à dire que la déforestation est compensée par des plantations. Or, il faut bien comprendre que le "zéro déforestation" ne signifie pas arrêter la coupe d'arbres. Il s’agit de faire en sorte que ce soit uniquement des espaces de moindre intérêt forestier, écologique et social qui soient concernés. On est donc loin des engagements du HCS ! 

 

Difficile de garantir la traçabilité

 

Quelles sont les limites de la méthodologie HCS de The Forest Trust et Greenpeace ?

Lorsque les entreprises sont elles-mêmes productrices, les outils proposés par la méthodologie HCS peuvent permettre de mieux contrôler les plantations sur lesquelles elles travaillent directement. Mais dans de nombreux cas, les entreprises s’approvisionnent auprès de producteurs locaux sous contrat. La traçabilité devient donc beaucoup plus difficile.

C’est d’autant plus vrai en Afrique ou en Asie, où il n’existe pas de cadastre pour vérifier qui est propriétaire des parcelles cultivées. L'autre difficulté vient du fait que la demande "zéro déforestation" des entreprises auprès de leurs fournisseurs représente une contrainte supplémentaire pour les petits producteurs qui doivent respecter ce standard. En Indonésie et en Malaisie, ils ont déjà déclaré qu'ils n'y arriveraient pas.

 

Vous proposez de compléter cette approche par des contrats de type PSE. De quoi s’agit-il exactement ?

Pour dépasser ces limites, les PSE peuvent constituer un instrument pour découpler développement agricole et déforestation, dans la mesure où ils fournissent une incitation directe au changement de pratiques ou à la conservation.

Les PSE sont des contrats écrits, volontaires et conditionnels (le paiement n’est effectué que tant que les engagements prévus dans le contrat sont respectés). La plupart des PSE rémunèrent des personnes pour un certain usage des terres, c’est-à-dire un service environnemental rendu par les usagers.

Mais agir au niveau de quelques filières grâce à des PSE financés par les firmes ne suffit pas : il faut également des incitations à destination des communautés pour des projets de territoires durables. Une de ces incitations serait la sécurisation foncière, à travers des programmes d’enregistrement des droits collectifs et familiaux, aboutissant à des cadastres géo-référencés, lesquels constituent bien souvent le "chaînon manquant" de la traçabilité. 

 

Les entreprises vont-elles suivre ?

Oui, si des opérateurs nationaux (des ONG nationales par exemple) mettent en place les paiements pour services environnementaux (PSE) et aident efficacement les petits producteurs à répondre aux exigences "zéro déforestation" des firmes. L'idée est d'articuler les PSE individuels dédiés aux planteurs et financés en grande partie par les firmes à des PSE collectifs soutenus par l'Etat et les bailleurs. Un tel projet est en cours de développement en Côte d'Ivoire.

Propos recueillis par Magali Reinert
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