Publié le 22 décembre 2016

EMPREINTE TERRE

Comment le géant minier Vale a transformé la vie au sud de la Nouvelle-Calédonie

Après sept ans de conflits avec la population locale kanak, le géant minier Vale a lancé en 2009 l'exploitation du nickel au sud de la Nouvelle-Calédonie. À 80 km de Nouméa, le site occupe aujourd'hui 1900 ha, avec son usine de traitement, les mines pour l'alimenter et le terminal portuaire pour exporter le minerai. Pour l'anthropologue Claire Levacher (EHESS/IRD), l'usine a totalement transformé la vie locale. Un travail original qui étudie comment le groupe brésilien a négocié son installation avec les autorités coutumières kanakes. Interview.

Le site industriel d’exploitation du nickel de Vale, au sud de la Nouvelle-Calédonie, s’étend sur 1900 ha avec son usine, ses mines et son terminal portuaire.
Martial Dosdane

Novethic. Lancé fin 2001, le chantier de l'usine de traitement du nickel a été régulièrement bloqué jusqu'à la signature d'un accord en 2008. Pourquoi une telle opposition à ce projet ?

Claire Levacher. Au départ, ce n'est pas le Brésilien Vale mais le Canadien Inco qui obtient la concession du site minier. Une nouvelle technologie – l'hydrométallurgie – lui permet d'exploiter les zones de latérites pauvres en nickel au sud du pays. À peine le chantier lancé, une opposition locale se manifeste. Les représentants kanaks locaux réclament la prise en compte des droits autochtones et dénoncent le manque d'information sur ce projet présenté comme pilote à l’échelle mondiale : quels impacts environnementaux d'une technologie encore à l'essai ? Quelles retombées économiques pour la population ? "C'est arrivé comme un tsunami", raconte un habitant en parlant du lancement de ce chantier gigantesque.

Né dès 2002, le comité Rhéébù Nùù va porter les revendications des chefs coutumiers de la région (NDLR : la Nouvelle-Calédonie reconnait l'autorité coutumière kanake). La mobilisation s'élargit rapidement aux associations environnementales, qui dénoncent l'opacité des études d'impact, aux syndicats, qui réclament une embauche locale, aux élus indépendantistes, qui critiquent un projet qui se fait trop vite.

Tout cela se passe aussi à un moment où le code minier est obsolète, où il n'y a pas de réglementation environnementale. Les industriels profitent souvent de ce type de contexte, qui leur permet d’avancer sans trop de difficultés.

Rhéébù Nùù souhaite à un moment pousser Inco à appliquer des accords comme ceux passés avec les Inuits au Canada, mais Inco refuse au prétexte qu'il n'y a pas de reconnaissance du droit autochtone par la France. Les blocages du chantier, les manifestations, voire même les violences, s'enchainent.

 

Avec Vale, le ton de la négociation change

 

Comment finalement l'implantation de l'usine a-t-elle été négociée ?

Entre temps, il y a eu un changement d'industriel, au profit du Brésilien Vale. Ce rachat est principalement lié à des logiques extérieures à la Nouvelle-Calédonie, même si l'explosion des coûts du chantier y a peut-être contribué.

Avec Vale, le ton de la négociation change. Le groupe brésilien met en avant son profil de "pays du Sud". Il organise des visites de sites au Brésil, trouve des solutions techniques pour limiter les rejets dans la baie. 

Le contexte législatif se transforme aussi, avec la réforme du code minier en 2009, un code de l'environnement adopté en 2008.

Un accord est signé en 2008 entre Vale, Rhéébù Nùù et les autorités coutumières du Sud : "le pacte pour un développement durable du grand Sud". Ce pacte repose sur trois piliers : la Fondation Vale pour financer des projets locaux de développement, un Comité consultatif coutumier environnemental pour suivre les impacts de l'activité industrielle, et une association de reboisement comme gage de la réparation environnementale.

Si cet accord a pu être considéré comme une trahison par certains militants, il a aussi permis de normaliser une situation locale qui était très tendue. 

  

Et huit ans plus tard, le pacte a-t-il été tenu ?

Ce n’est pas qu’il a été tenu, c’est qu’il organise une partie des relations entre l’industriel et les populations kanakes du sud du pays. Personne n’avait pris la mesure des transformations à venir. Ces accords avec l'industriel ont nécessité, pour les responsables kanaks, de créer un mode de gouvernance, de prendre en charge des responsabilités très nouvelles parfois : embaucher des personnels, informer les gens, commander des études, rendre compte de l’utilisation des financements.

Ils doivent aussi faire face à des critiques, surtout que, depuis 2009, plusieurs accidents ont mis à mal la perspective d'un développement durable (NDLR : fuites d'acide, rupture du tuyau de rejets). Les gens ont manifesté, mais le pacte a pour objectif d’éviter tout nouveau conflit ouvert, donc ça passe par des recommandations sur la protection de l’environnement, etc. Et en même temps, la mine et l'usine font vivre beaucoup de monde... Elles sont omniprésentes dans la vie des gens.

 

Protection, développement, reboisement

 

Quel est l’impact économique de cette usine sur la vie locale ?

Près de la moitié de la population locale travaille sur le site minier. Beaucoup de gens ont au moins un membre de leur famille qui est salarié ou sous-traitant de Vale.

Le milieu et le paysage ont aussi été totalement transformés. Et puis, aujourd’hui, la mine participe de la vie sociale : il y a des réunions pour informer sur les évolutions du site, les effets environnementaux. L’industriel participe aussi au financement des fêtes locales, etc.

La mine est souvent un sujet de conversation. Un habitant m’avait confié qu’il avait réalisé la place qu'avait prise l'activité minière dans leur vie, un jour où, lors d’un deuil, il s’était rendu compte que tout le monde parlait de la mine. 

 

En quelques années, les gens sont entrés de plain-pied dans le développement d'une industrie lourde et mondialisée...

Oui, et ils s'inquiètent de cette transformation brutale et cherchent à préserver certains modes de fonctionnement de la société kanake : un mode de vie, des valeurs culturelles, des pratiques de pêche, d’agriculture... Les gens s’adaptent.

Magali Reinert
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