Novethic, Le média expert du développement durable

Suivez-nous

Publié le 11 décembre 2013

EMPREINTE TERRE

Chalutage en eaux profondes: la bataille va se jouer dans l'assiette

Le 10 décembre, le Parlement européen a rejeté l'interdiction du chalutage en eaux profondes dans l'Atlantique nord-est. Le sujet divise depuis des années les industriels de la pêche,fortement mobilisés pour enrayer les restrictions sur cette pêche, et plusieurs ONG européennes, en particulier Bloom(1), qui ont récemment reçu un gros coup de projecteur médiatique. Entretien avec Claire Nouvian, la directrice de Bloom qui incarne aujourd'hui la campagne contre ce mode de pêche.

Claire Nouvian
Bloom

L'avis de l'Ifremer

Un document de l'Ifremer (Institut français de recherche pour l'exploitation de la mer) de juin 2013 a été repris par les promoteurs du chalutage en eaux profondes pour défendre sa durabilité. Depuis, plusieurs voix à l'Ifremer se démarquent de ces affirmations, faisant écho à la position de 300 scientifiques européens opposés à cette pêche. Lors d'une réunion publique sur « biodiversité marine et pêcheries » à Montpellier le 5 décembre, Jean-Marc Fromentin, chercheur à l'Ifremer de Sète, a reconnu qu'« il y a trop d'inconnues scientifiques pour dire que la pêche en eaux profondes est durable ». « Le grenadier atteint sa fécondité à 30 ans et vit jusqu'à 70 ans. Idem pour l'empereur. Ces taux de renouvèlement n'ont rien à voir avec les poissons pélagiques. Il sera probablement très difficile d'avoir des pêches durables sur des espèces avec des turnovers aussi faibles », explique le chercheur.

Novethic. Le Parlement européen vient de se prononcer contre l'interdiction du chalutage en eaux profondes dans l'Atlantique nord-est. Comment interprétez-vous cette décision ?

Claire Nouvian. Nous avons été très déçus car nous pensions que le vote serait favorable à cette interdiction. Si les douze députés socialistes français (voir Pêche profonde : le gouvernement change de cap ) avaient voté comme le reste des socialistes européens, la majorité aurait basculée. Mais ils ont continué à ignorer l'avis des scientifiques sur les dégâts de cette pêche et celui des 700 000 citoyens qui ont signé notre pétition. Jusqu'au bout, les lobbies de la pêche, le Comité national des pêches en tête, ont cherché à récupérer des voix, en ayant recours notamment au service d'un des bureaux de lobbying les plus opaques de Bruxelles, G+ Europe.

Rappelons qu'il n'a jamais été question d'interdire la pêche en eaux profondes mais de reconvertir le chalutage en pêche à la palangre, beaucoup moins destructrice. Et que le chalutage en eaux profondes ne représente qu'1,5% des prises dans la zone. Les lobbys de la pêche se focalisent sur l'interdiction pour faire planer la destruction d'emplois (voir les arguments des deux parties dans l'article « La bataille entre pêcheurs et ONG continue »)

Le chalutage en eaux profondes est pourtant déjà interdit dans plusieurs endroits du globe, notamment en mer Méditerranée...

En effet, cette pêche est interdite depuis 2005 dans la Méditerranée et depuis 2006 dans l'Océan austral. A cet endroit, la Scapêche, la flotte d'Intermarché qui fait une grosse part de son chiffre d'affaires grâce aux pêches profondes, utilise d'ailleurs la palangre. Depuis, les lobbys de la pêche se sont organisés pour limiter ces restrictions. Le Grenelle de la mer en 2009 leur a servit de banc d'essai. Bloom avait alors pointé l'absence d'études scientifiques sérieuses pour prouver que cette pêche était durable. Les industriels concernés ont donc construit cette information scientifique avec quelques chercheurs de l'Ifremer (voir encadré).

D'autres distributeurs comme Casino et Carrefour ont, eux, annoncé qu'ils retiraient de leurs étals les principales espèces pêchées en eaux profondes dès 2014 « pour répondre aux préoccupations de leurs clients ».

J'ai confiance dans le mouvement citoyen qui s'est initié et dans sa capacité à faire pression sur les marques. Intermarché a gagné du point de vue règlementaire mais il a perdu des points dans l'opinion publique. Depuis le vote négatif du Parlement, j'ai vu en l'espace de quelques heures la création de plusieurs pages Facebook appelant au boycott d'Intermarché.

(1) Bloom est membre de la coalition « Deep Sea Conservation Coalition » qui regroupe plus de 70 ONG œuvrant pour la protection des océans profonds

Actualisation le 11/12/2013, à 16h30. Le lendemain du vote du Parlement, la Scapêche a annoncé vouloir « aller au-delà des objectifs fixés par le Parlement Européen » et tendre « la main aux ONG » en leur proposant de s'associer « pour l'élaboration d'un cahier des charges de production ». « Nous nous engageons à tout mettre en œuvre pour ne pas cibler systématiquement les espèces de grands fonds. Celles-ci pourront cependant figurer parmi les prises accessoires, mais - je le redis - les espèces d'eau profonde ne seront plus ciblées. La Scapêche va mettre à profit la période probatoire de cinq ans votée par les députés européens pour réorienter ses activités vers d'autres espèces », a déclaré Fabien Dulon, Directeur Général de la Scapêche, dans un communiqué. Une décision saluée par Greenpeace. « C'est d'abord une bonne nouvelle pour les fonds marins, le massacre va peut-être enfin cesser, déclare Hélène Bourges, chargée de campagne océans à Greenpeace France. Cette contradiction entre la décision européenne et la position de l'industrie est aussi la preuve du manque total de vision des politiques. » Dans un communiqué de réponse, Bloom a déclaré se « porter volontaire pour une collaboration » tout en posant certaines conditions à la Scapêche.

Propos recueillis par Magali Reinert
© 2014 Novethic - Tous droits réservés

‹‹ Retour à la liste des articles

Suivez-nous