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Publié le 18 janvier 2013

EMPREINTE TERRE

Ethical Coffee Company accuse Nestlé de « dénigrement systématique »

Après avoir assigné Nestlé devant le tribunal de commerce en décembre 2012, Ethical Coffee Company, fabriquant de capsules Nespresso génériques, saisit la Direction de la concurrence (DGCCRF). Au coeur du litige figurent des allégations d'impact environnemental jugées partiales et « trompeuses ».


C'est un fait peu courant dans l'histoire de la publicité comparative et environnementale en France. Le 10 janvier, la société suisse Ethical Coffee Company (ECC) qui fabrique des dosettes à café biodégradables, compatibles avec les machines Nespresso, a officiellement saisi la direction générale de la Concurrence, de la Consommation et de la Répression des fraudes (DGCCRF), accusant Nestlé de « pratiques commerciales trompeuses ». Au coeur de l'accusation figurent des allégations de Nestlé selon lesquelles ses capsules Nespresso auraient un impact plus favorable sur l'environnement, malgré la présence d'aluminium dans leur enrobage, que les capsules génériques biodégradables, dont ECC est le principal vendeur en France. La saisie de la DGCCRF intervient un mois après qu'ECC ait saisi le tribunal de commerce de Paris, pour un motif similaire et sur fond d'envolée de ce marché : depuis 2010 les fournisseurs de dosettes génériques se sont en effet multipliés, vite rejoints par les fabricants de machines à dosettes, tous attirés par un segment de marché à forte croissance et à marge juteuse : jusqu'à 30% pour Nestlé, d'après le média Swissinfo, soit sensiblement plus que le café classique.

Au coeur de la polémique, une analyse de cycle de vie (ACV)
L'aspect inédit de la saisie de la DGCCRF tient au fait que l'allégation de Nestlé repose sur une analyse de cycle de vie (ACV) comparative, faite sur trois dosettes génériques en plus de celle du géant suisse. Pour rendre son avis, la DGCCRF va-t-elle diligenter une ACV contradictoire, ou bien faire expertiser l'ACV de Nestlé ? L'avis de la direction de la concurrence n'aura rien d'évident, dans la mesure où les deux parties se targuent chacune d'avoir fait des expertises indépendantes. La DGCCRF, qui ne communique pas sur les saisies en cours, ni sur les infractions avérées, se borne à rappeler que toute allégation trompeuse, comme le stipule le code de la consommation, constitue en soi un délit.

La guerre des allégations environnementales

Dans son communiqué de presse, ECC, fondée par l'ancien patron de Nespresso Jean-Paul Gaillard, s'estime victime d'« une campagne de dénigrement systématique de son concurrent opérée à la fois de façon directe (via son Club Nespresso) mais aussi indirecte (via internet) ». Sur le fond, ECC critique la validité de l'ACV réalisée pour Nestlé en 2011 par l'agence spécialisée Quantis : « L'étude Quantis se fonde sur des conditions d'utilisation du produit qui n'existent simplement pas dans la réalité. Un exemple parmi d'autres : L'étude prend en compte un taux de recyclage à 100% de l'aluminium des capsules Nespresso, hypothèse parfaitement surréaliste, et passe sous silence les solutions de compostage qui font la particularité environnementale de nos capsules. »

20% des capsules Nespresso sont recyclées

Nestlé de son côté dément, précisant que 20% des capsules vendues en France sont désormais collectées et recyclées sur le site de Coved à Rungis, où le marc de café est récupéré pour être composté tandis que le second, métal « recyclable à l'infini » est revendu à un fondeur. Quant à l'étude ACV (dont l'intégralité et le résumé sont disponibles sur internet), elle s'est concentrée sur l'impact d'une capsule prise isolément. Autrement dit, le plus faible impact de Nestlé s'entendrait dans le cas d'une confrontation entre une (seule) capsule en aluminium recyclée et une seule capsule biocompostée. Dans ce cas précis, l'étude Quantis indique qu'une capsule biodégradable qui « finit » sa vie dans un dispositif de biogaz (digestion anaerobique) émet 13% de plus de CO2 qu'une capsule en aluminium, quand celle-ci est recyclée.

L'étude Quantis, comme toute ACV, apporte certes plusieurs nuances : « certains aspects ne sont pas bien couverts par le mode de compostage (stockage carbone, augmentation des rendements agricole, baisse de l'érosion et services aux écosystèmes ) » . Quantis précise aussi que « du fait d'incertitudes, aucune conclusion n'a pu être établie concernant l'utilisation de l'eau ». Mais au final, « un expresso fait avec une capsule Nespresso a le plus bas impact en terme d'émissions de gaz à effet de serre », ajoute l'ACV Quantis. Ce que conteste ECC, qui a appelé à la rescousse deux chercheurs.

Ainsi pour Yves Grohens de l'Université de Bretagne-Sud, laboratoire d'Ingénierie des Matériaux de Bretagne, cité par ECC, « l'étude Quantis est indéniablement entachée de nombreuses approximations non fondées et ne peut pas être montrée ou publiée sous sa forme actuelle ». Un avis partagé par le Docteur Schorb de l'Institut IFEU pour la recherche sur l'énergie et l'environnement (Université de Heidelberg) lui aussi cité par ECC : « Cette déclaration s'appuie seulement sur le meilleur scénario possible pour le produit du donneur d'ordre Nespresso et sur les hypothèses les pires possibles pour ses concurrents ». Nestlé rappelle de son côté que l'ACV a été révisée (peer reviewed) par quatre experts externes.

En attendant l'avis de la DGCCRF, la guerre des affirmations pourrait bien continuer, avec dans le « bon » rôle de David face à Goliath, Ethical Coffee Company. Un David très offensif, comme en témoigne cette déclaration trouvée sur le site web de l'entreprise : « Nespresso et son club n'hésitent pas à vous mentir et vont jusqu'à payer des blogueurs pour vous décourager d'acheter nos capsules ».

Prenant un peu de hauteur devant cette polémique, une ONG suisse, Solidar , rappelle que le kilo de café vendu sous forme de capsule est vendu environ sept fois plus cher qu'un kilo de café classique. Et Solidar d'appeler les vendeurs de capsules à migrer 100% de leurs ventes vers du vrai commerce équitable.


Thibault Lescuyer
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