Publié le 14 septembre 2017

EMPREINTE TERRE

Rentrée littéraire : le coût caché des livres

En cette rentrée littéraire, pas moins de 581 nouveaux titres sont attendus dans les rayons. Un moment fort pour le secteur de l’édition qui y réalise près d’un cinquième de ses ventes de l’année. Mais une étude du cabinet Basic dévoile la partie sombre de cette haute période culturelle en évaluant le coût socio-environnemental de cette production pléthorique.


Pixabay

"Pour chaque euro de bénéfice généré par l’édition d’un roman en France, il existe un coût caché environnemental et social de 75 centimes, à la charge de la société, principalement à cause de la fabrication du papier". Pour l’année 2015, cela se chiffre à près de 52 millions d’euros selon la nouvelle étude du cabinet Basic (1). Une étude unique qui parcourt la filière de l’édition de haut en bas, du papier au pilon (destruction des livres).

De quoi mettre fin à "l’illettrisme écologique" d’une partie de la filière. "Un des points marquants de l'étude est l'ignorance, de la part des professionnels comme des citoyens, des impacts liés à la consommation de livres, en partie en raison de l'absence de traçabilité de la matière première : le papier", indiquent les auteurs de ce document.

Comment se décompose le coût sociétal du livre ?

La partie qui a le plus d’impacts est l'amont de la filière, c'est-à-dire l’exploitation forestière et la fabrication de pâte à papier. Si le papier compte pour 9 % environ du prix du livre, il représente près de 50 % de son coût environnemental et social. La monoculture d’eucalyptus, qui est l’essence privilégiée ces dernières années, est source de déforestation et émettrice nette de carbone. Elle est aussi particulièrement gourmande en eau, en intrants, et peut entrer en conflit avec d’autres usages agricoles des terres. À elle seule, l’exploitation forestière représente plus du tiers du total des émissions de gaz à effet de serre du livre.

Il faut ajouter à cela les coûts sociaux comme les accidents du travail, la sous-rémunération des travailleurs, la destruction des emplois et les subventions à la filière. Quant à l’industrie papetière, elle est le quatrième secteur d’activité le plus utilisateur d’énergie au monde… Des impacts qui sont loin d’être confinés à la France puisque l’édition française se fournit de plus en plus à l’étranger. 48 % seulement du papier consommé en France est aujourd’hui fabriqué sur place. Le principal pays d’importation pour l’Hexagone est le Brésil.

Dans la partie aval de l’édition, les impacts sont plus fractionnés. Si l'on prend le cas de l’impression, elle compte pour 6 % de la valeur du livre, mais représente plus de 9 % de ses impacts socio-environnementaux. Dans cette partie, on frise la schizophrénie. Dans un secteur en crise, les éditeurs se voient obligés de multiplier l’offre de livres pour exister en librairies et, parallèlement, de tirer au maximum le nombre d’exemplaires par titre pour abaisser son coût unitaire.

Cette impression low-cost passe de plus en plus par l’Europe de l’Est : entre 2009 et 2013, le nombre de titres déposés en France ayant été imprimés dans ces pays (Pologne, République Tchèque, Roumanie…) a été multiplié par 2,5. Résultat : entre 2009 et 2014, l’imprimerie française a perdu 18 % de sa masse salariale totale.

Au niveau environnemental, l'impression en excès de livres face à la baisse régulière des ventes favorise le gaspillage de papier. In fine, chaque année en France, 20 à 25 % de la production est envoyée au pilon, c’est-à-dire détruite.

Quelles sont les alternatives ?

À défaut de papier, pourquoi ne pas s'orienter vers des liseuses. Il s’en vend environ 400 000 exemplaires en France chaque année. Si la liseuse est souvent présentée comme une alternative plus écologique au livre, le Basic nuance le propos, notamment en raison des minerais nécessaires à sa fabrication. Ce sont les mêmes (coltan, lithium, cuivre) que pour tout appareil électronique, avec les mêmes problèmes de ressources, de pollution, d’impacts sur les conflits et les conditions de travail (voir notre dossier ici).

Pour que la liseuse ait moins d’impacts socio-environnementaux que le livre classique, il faudrait y lire environ 128 livres, soit 20 ans d’achats de livres à raison de 6 chaque année. À condition que le matériel dure aussi longtemps.

Autre piste : des livres fabriqués à partir de papier recyclé. C’est l’alternative la plus efficace selon les calculs du Basic. En comparaison avec la pâte à papier vierge, celle fabriquée à base de fibres recyclées consomme 2 fois moins d’eau et 2,5 fois moins d’énergie. Elle génère aussi 15 fois moins de déchets et 3 fois moins d’émissions de gaz à effet de serre. Elle est enfin moins chère à produire. Le problème est qu'en France, le papier est encore insuffisamment collecté et trié. Aujourd’hui, les fibres recyclées ne sont utilisées qu’à hauteur de 10 % dans la filière livre.

Vers une filière plus durable ?

"Aucune alternative ne peut à elle seule mettre fin aux impacts constatés". Pour le Basic, c’est donc toute la filière qu’il faudrait repenser. Face à une industrie de plus en plus mondialisée et désintégrée, le cabinet d’étude met sur la table la question de la reterritorialisation de la production, même si elle paraît difficile tant le secteur est sinistré. Il invite aussi les éditeurs, acteurs centraux de la filière, à reconsidérer leurs choix en termes de production et d’impression, en adoptant notamment des clauses environnementales et sociales dans leurs achats. "Ceci permettrait de revaloriser la production de papier et de pâte à papier locale".

Béatrice Héraud @beatriceheraud

(1)  "Un livre français : évolutions et impacts de l’édition en France", BASIC, Bureau d’analyse sociétale pour une information citoyenne.


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