Publié le 28 octobre 2014

EMPREINTE TERRE

Italie : les oubliés de la Terre des Feux se rappellent à la mémoire du gouvernement

Le 19 octobre dernier, ils étaient des centaines réunis à Naples pour une manifestation devant la RAI, la chaîne de télévision publique. Leur motif de protestation ? L’inertie des autorités face au scandale sanitaire et environnemental de la "Terre des Feux". Cette zone, située dans la région de Campanie, au sud de la Botte, a fait l’objet pendant des années d’un trafic de déchets orchestré par la Camorra, la mafia napolitaine. Aujourd’hui encore ces décharges enfouies à même le sol dégagent des fumées toxiques. Et provoquent des cancers.

Mario Laporta / AFP
© Une décharge sauvage calcinée découverte dans un village situé au nord de Naples.

La polémique a été ravivée par la publication de la dernière mise à jour d’une étude épidémiologique (Sentieri)  sur la "Terre des Feux". Elle confirme ce que la population napolitaine redoutait: dans cette région souillée par des décharges toxiques, on constate un taux de mortalité supérieur de 13% chez les femmes, de 10% chez les hommes. A Naples, le nombre d’enfants hospitalisés lors de leur première année de vie est supérieur de 51% à la moyenne nationale.

 

La "Terre des Feux": l’un des pires scandales environnementaux européens

 

Petit retour en arrière: à la fin des années 80, une loi oblige les entreprises italiennes à traiter leurs déchets toxiques. Le coût de cette opération est si lourd que certaines entreprises, peu scrupuleuses, se tournent vers la Camorra, la mafia napolitaine, qui propose de traiter leurs déchets à prix cassés.

Enfouissement illégal, incinération sauvage et en plein air… Pendant vingt ans, 10 millions de tonnes de déchets toxiques – bitumes, amiante, substances radioactives et solvants – sont incinérées, dégageant des fumées saturées en dioxine, tandis que les déchets enfouis sous terre répandent du plomb, voire du mercure et de l’arsenic.

Au fil des années, la population a développé des lymphomes, des cancers du foie ou du sein en nombre largement supérieur à la moyenne nationale.

 

Un problème de santé publique minimisé par les autorités

 

Dès 1997, un repenti mafieux soutient que les populations locales n’auront qu’une espérance de vie de vingt ans. Le secret sur ce témoignage ne sera pourtant levé qu’en… 2013 ! 

Et face à la publication de l’étude Sentieri, la ministre de la Santé, Beatrice Lorenzin, semble faire la sourde oreille. Celle-ci a même laissé entendre que les tumeurs augmentaient à cause d’un mauvais "style de vie" de cette population méridionale.

Une argumentation confortée par l’Institut Supérieur de Santé qui a réalisé l’étude. Car celui-ci n’établit pas de stricte corrélation entre ces données "santé" et le crime environnemental en lui-même, comme l’affirme Loredana Musmeci, directrice du département Environnement de l’Institut: "Il y a un excès de certaines pathologies, qui peuvent être corrélées à des dommages environnementaux. Mais seulement parmi d’autres facteurs tels que l’alimentation, l’absence de prévention, le style de vie, la faible qualité du système de soins dans cette région."

La directrice estime qu'"Il faut approfondir les recherches. Il y a une zone où il y a certainement eu un impact, mais on a parlé de manière excessive de la Terre des Feux." Autant dire que la réponse des autorités publiques est considérée comme insuffisante, et même insultante, par les Napolitains.

Après avoir déclenché une vive polémique, la ministre de la Santé a promis 25 millions d’euros pour permettre à la population d’effectuer des dépistages de masse. Mais à ce jour, l’argent n’a pas encore été débloqué et le ministère de la Santé n’a pas souhaité répondre à nos questions. De leur côté, les associations de défense de l’environnement, comme Legambiente, la principale en Italie, demandent que soit enfin créé un registre unifié des cancers en Campanie : il permettrait de démontrer que leur pour démontrer que leur terre est plus polluée qu’ailleurs

 

Une urgence… qui peut attendre

 

Face à l’urgence de la situation, le 16 juin dernier, les ministères de la Santé, de l’Agriculture et de l’Environnement ont quand même fait passer ensemble un décret instaurant des enquêtes techniques afin de contrôler la production agricole.

Pour étudier le territoire, puis procéder au déterrement des déchets, le gouvernement Renzi a également nommé un Coordinateur, le chef des Gardes forestiers. Les terrains, une fois identifiés et dégagés de leurs déchets, doivent ensuite être assainis. L’Etat a classé depuis de nombreuses années plusieurs sites de Campanie "sites d’intérêt national" – soit des sites à dépolluer – et débloqué 600 millions d’euros sous le précédent gouvernement.

Mais pour assurer un suivi précis de la dépollution, l’association Legambiente a créé son propre suivi des assainissements. En fait, un seul site a pour l’instant été pris en charge selon la directrice de Legambiente, Rossella Muroni. "Cela vous fait comprendre la gravité de la situation et quelle est la réelle volonté gouvernementale de changer les choses."

Autre effet collatéral, l’agriculture s’effondre, à cause des inquiétudes locales et à l’étranger. La région Campanie a d’ailleurs lancé un plan de 55 millions d’euros pour lutter contre la baisse des demandes agricoles dans la région. Et garantir la traçabilité des produits.

Mais chaque nuit, les fumées âcres et noires continuent de se propager. Le précédent gouvernement avait promis l’envoi de 850 militaires, mais Lucio Iavarone, du Comité Terre des Feux, n’en compte aujourd’hui qu’une centaine sur place. Et raconte que, désormais, les incendies ont tous lieu de nuit. "Et qui va les dénoncer ? Personne. Les autorités disent que les feux ont diminué, mais ce ne sont pas leurs narines qui brûlent la nuit."

 

Pour aller plus loin: voir l’impressionnant reportage photo de Mauro Pagnano sur la Terre des Feux (juillet 2012).  

Virginie Riva
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