Publié le 16 mars 2012

EMPREINTE TERRE

Malgré leurs écueils, les grands barrages reviennent en force

Abandonnés par les pays occidentaux depuis la fin des années 1990, les projets de grands barrages se multiplient au Sud depuis 10 ans. De nombreuses ONG profitent du Forum mondial de l'eau pour soutenir les oppositions locales aux grands barrages et rappeler leurs dégâts. Les Amis de la terre pointent en particulier le rôle des institutions financières internationales qui font des barrages un investissement lucratif pour les entreprises du Nord.

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Manifestation du FAME contre les barrages à Marseille
© BH

Parmi les sujets à l'ordre du jour au Forum mondial de l'eau, les grands barrages ne pouvaient pas passer inaperçus. Difficile en effet de ne pas s'intéresser à ces ouvrages - 45 000 environ - qui perturbent le fonctionnement de 60 % des rivières et des fleuves de la planète. Le Forum alternatif mondial de l'eau s'est ainsi ouvert le 14 mars avec une grande manifestation ( voir photo) pour les rivières et contre les barrages, en écho à différentes mobilisations dans le monde contre des projets de grands barrages, tel le Bela Monte au Brésil, El Quimbo en Colombie, le barrage d'Ilisu en Turquie, ceux de Bujagali en Ouganda ou de Nam Theun 2 au Laos. Parmi tant d'autres.

Les projets de grands barrages dans le monde se comptent en effet par centaines. Ce regain d'intérêt est lié en particulier à l'approvisionnement énergétique des pays émergeants dans un contexte de limitation des émissions de gaz à effet de serre. « Depuis 10 ans, le monde a concentré son attention sur le changement climatique, et l'hydroélectricité des barrages a été présentée comme « propre » et « carbon neutral » », analyse Deborah Moore, ancienne commissaire de la Commission mondiale des barrages. La nouvelle vague de construction de barrages est tirée par des investissements des pays émergeants, en particulier le Brésil, la Chine et l'Inde. Les banques chinoises financent actuellement la construction de plus de 200 barrages en Asie et en Afrique. Et le Brésil n'est pas en reste, avec plus de 100 barrages en projet sur l'Amazone.

Jusqu'à dix fois plus de CO2 qu'une centrale à charbon

Les Amis de la terre pointent également du doigt le rôle des institutions financières internationales qui soutiennent ces projets au nom de l'aide au développement. Pour la campagne « A qui profitent vraiment les grands barrages ? », l'organisation s'est associée à un collectif d'ONG internationales pour demander des comptes à la Banque européenne d'investissement sur ses financements. Depuis 2003, la BEI a accordé 900 millions d'euros de prêts aux centrales hydro-électriques. Pour Ronack Monabay, des Amis de la terre, faire des barrages un « marché sans risques » répond à une double logique : « ouvrir des marchés juteux pour les grandes entreprises comme EDF ou GDF Suez et disposer d'électricité bon marché pour l'industrie afin de produire des biens destinés à l'exportation. »

L'argument de développer une énergie propre et durable avec les grands barrages résiste pourtant mal à la critique. « L'industrie des barrages fait du greenwashing sur l'énergie hydroélectrique », selon le Worldwatch Institute, qui dénonce une offensive médiatique destinée à « convaincre le monde que la nouvelle génération de barrages fourniront une énergie propre ». L'institution s'attelle en particulier à rappeler que les barrages sont de gros pollueurs en termes d'émissions de gaz à effet de serre. Les barrages seraient ainsi responsables de 4% des émissions mondiales de CO2. La décomposition de la matière organique dans des barrages en Amazonie libère jusqu'à dix fois plus de CO2 qu'une centrale à charbon de capacité équivalente. Les autres conséquences environnementales des barrages sont pléthores, causées par l'inondation de centaines d'hectares et la transformation des cours d'eau. Concernant les seuls poissons, les barrages seraient responsables de l'extinction ou de la mise en danger d'un tiers des espèces d'eau douce, selon International Rivers. Cette ONG internationale basée en Californie souligne que les pays occidentaux ont abandonné les barrages depuis les années 1990 par ce que « les bénéfices sociaux et environnementaux de leur déconstruction dépassaient les coûts de maintenance et leurs bénéfices limités ». 200 barrages ont ainsi été démontés aux États-Unis depuis les années 1990.

Les coûts des barrages largement sous-estimés

Les fortes mobilisations sociales contre ces projets rappellent aussi que les barrages répondent à des logiques industrielles qui se font au détriment des populations locales. À ce jour, entre 40 et 80 millions de personnes ont été déplacées par ces grands chantiers, auxquels s'ajoutent les millions de personnes qui ont perdu leur accès aux ressources locales. Les Amis de la terre montrent ainsi que le projet de « Bujugali », d'une capacité de 250 MW, ne devrait pas beaucoup profiter aux Ougandais, alors que seulement 5% de la population ougandaise est connectée au réseau électrique. Au Laos, le barrage Nam Theun II, d'une puissance de 1 075 MW, a entraîné le déplacement de 3500 personnes et en a affecté 110 000 autres à travers la baisse des réserves halieutiques et de la qualité de l'eau. Or, 95 % de la production est destinée à la Thaïlande, où la population a refusé un tel projet. En Afrique, le Grand Inga, un projet pharaonique de barrage au Congo qui en ferait le plus grand barrage du monde avec une puissance de 40 000 MW pour un coût de 100 milliards de dollars, pourrait aussi être un triste exemple. S'il est promis à 500 millions d'Africains, en pratique, il devrait alimenter les industries minières sud-africaines, voire l'Europe, selon les Amis de la terre.

Ces constats ne datent pas d'hier. La Commission mondiale des barrages, créée en 1998 pour limiter les excès de cette industrie, a constaté dans un rapport en 2000 que la grande majorité des projets de barrages ont non seulement échoué à apporter des réparations aux populations locales à la hauteur des dommages subis et à atténuer les effets environnementaux, mais ont laissé les pays surendettés. En effet, la Commission rappelle que les barrages coûtent cher, cassant le mythe d'une énergie hydroélectrique bon marché. En moyenne, les barrages ont coûté 56% de plus à construire que prévus. Par ailleurs, plus de la moitié des barrages n'atteint pas les objectifs de productions attendus. Cette situation risque de s'aggraver compte tenu de l'incertitude de l'hydrologie future à cause du changement climatique.

Quant aux solutions alternatives, les opposants aux barrages en ont à revendre. Les Amis de la terre citent en particulier une récente étude de l'Agence internationale de l'énergie qui estime que l'extension de systèmes décentralisés d'énergies renouvelables pourrait couvrir les besoins en énergie de 70% des zones rurales des pays en développement.

Magali Reinert
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