Publié le 19 mars 2012

EMPREINTE TERRE

Les citoyens s'organisent pour faire respecter le droit à l'eau

Au Pérou, en Turquie, en Italie, en Indonésie, au Bangladesh ou au Chili...partout dans le monde, la rareté et la pollution de l'eau provoquent conflits et révoltes citoyennes. Longtemps, ces luttes, menées contre un projet local, ont été isolées. Désormais, elles s'organisent, et prennent de plus en plus de poids face au pouvoir politique, comme on l'a vu récemment au Pérou.

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La Marche de l'eau au pérou

Quels moyens juridiques pour transformer l'essai ?

Si des lois sur l'eau existent dans la plupart des pays, c'est leur application qui, souvent, fait le plus défaut. Et ce jusque dans les pays les plus développés comme le dénonce l'avocate américaine Linda Sheenon, du Earth law center. « La limite des lois actuelles, c'est qu'elles font partie d'un système plus large, où domine l'intérêt économique et la logique du profit », estime-t-elle. « Derrière cela, c'est un simple arbitrage sui se fait, renchérit William Bourdon, l'avocat fondateur de Sherpa. Et aujourd'hui, il est plus profitable pour des entreprises ou des autorités politiques de commettre un délit que de respecter la loi dans l'intérêt général... » Pour inverser cet arbitrage, de nombreuses ONG et personnalités appellent de leur vœux la création d'un tribunal pénal international chargé de juger les crimes environnementaux. Mais le concept semble surtout faire figure d'utopie dans un monde idéal car il n'est guère envisageable qu'il enthousiasme un grand nombre de pays, condition pourtant sine qua non à sa réalisation effective. Il devrait aussi surmonter les problèmes de corruption car « la perpétuation des délits concernant la question de l'eau a beaucoup à voir avec la corruption des juges que nous avons subies en Argentine », insiste, Antonio Gustavo Gomez, le procureur général de la Cour fédérale de Tucuman, qui assure s'appuyer sur son expérience du système. Or, « il n'y a pas de droit à l'eau sans Etat intègre », tranche William Bourdon.

Novembre 2011. A Cajamarca, au Pérou, une grève générale de 11 jours paralyse toute cette région du nord du pays. La revendication de ces manifestants ? L'arrêt du projet Conga, un énième chantier pharaonique de mine d'or et de cuivre conduit par l'entreprise Yanacocha et estimé à 4,8 milliards de dollars. Car cette province, très agricole et longtemps désignée comme la Suisse péruvienne est aujourd'hui défigurée par les assauts de l'industrie extractive, dont les concessions occupent désormais 47% du territoire. « Là où la nature était verdoyante, où les vaches produisaient des quantités de lait, ne reste plus qu'un paysage désolé fait de montagnes détruites et des immenses cratères », rapporte Françoise Chambeu, sociologue et enseignante franco-péruvienne et membre du collectif « Agua si, Conga no va », lors du forum alternatif mondial de l'eau, à Marseille. Si la grève a autant mobilisé, c'est que la population est à bout. Au Pérou, rien que pour cette année, on répertorie 218 conflits environnementaux dont 49 peuvent directement être liés à l'eau.

« En 18 ans, l'activité de la plus grande mine à ciel ouvert d'Amérique latine, déjà exploitée par la société Yanacocha (une joint venture de la multinationale Newmont mining corporation, ndlr) n'a pas changé quoi que ce soit à la pauvreté de la région », continue la sociologue qui a longtemps habité dans la province. Pire, elle prive les habitants d'une ressource vitale : l'eau. « Quand Yanacocha a droit à 900 litres/seconde pour ses mines, la ville de Cajamarca n'a droit qu'à 233 l/s. Certains jours, l'eau potable n'est disponible que pendant 2h sur l'ensemble de la journée...sans parler de la contamination des cours d'eau », explique Françoise Chambeu. Si le projet Conga est mis en route, quatre lagunes seront drainées ; 2 pour extraire de l'or et 2 autres pour entreposer les déchets. Et 700 sources seront affectées, rajoute le collectif. Pour compenser, l'entreprise a, elle, prévu la mise en place de 4 lacs artificiels d'une capacité supérieure à celle des lacs naturels.

La lutte de Cajamarca a fini par se transformer en cause nationale. La grève générale a fait la Une des journaux et l'effet d'un électrochoc. Devant la détermination des activistes, le gouvernement du président de gauche nouvellement élu, Ollanta Humala, a en effet dû déclarer l'état d'exception dans les 4 régions touchées par le conflit pendant 10 jours en novembre. Puis opérer un remaniement ministériel. Quelques jours plus tard, il demandait la suspension du projet, le temps d'une expertise internationale destinée à évaluer les impacts environnementaux. Mais le conflit est loin d'être terminé. Il y a quelques semaines, une marche, à l'initiative de la CONACAMI, (Confédération Nationale des Communautés Touchées par les Exploitations Minières du Pérou) fédérait des milliers de personnes -venues de tout le pays s'est organisée de Cajamarca vers Lima. Au départ composée de 600 personnes, elle est arrivée à la capitale avec 15 000. « Cette manifestation monstre - l'une des plus grosses depuis 20 ans- a été pacifiste et respectée par la police. Ses revendications : l'inscription du droit à l'eau et à l'assainissement dans la Constitution péruvienne », confirme Pedro Arrojo, prix Goldman (l'équivalent du Nobel de l'environnement) 2003 et Coordinateur de la Mission d'Observation Internationale
de la Mission Internationale d'Observation qui suit la Marche au Pérou. Mais ces derniers jours, un des dirigeants du mouvement a été arrêté et 40 autres seraient sous la menace de la même sanction, rapporte François Chambeu. Les activistes auraient en effet menacé de s'en prendre aux experts qui doivent bientôt venir sur place...

Dans une Tribune publié en février dans le quotidien La República, l'ex-ministre péruvien de l'environnement et membre de l'association Coopéracion, José de Echave, analyse le conflit Conga comme un « cas emblématique » : « Conga a ouvert toute une réflexion sur la façon de gérer les biens publics du pays, comme le systèmes des lagunes. (...) Conga a également mis à l'agenda la nécessité pour le pays de définir une politique hydrique. Les sources du bassin versant sont reconnues par la Loi des ressources hydriques comme des zones écologiquement vulnérables qui doivent être protégées. Fait-on ce que cette loi édicte ? »

Du Nord au Sud

L'exemple du Pérou n'est pas isolé. Le même phénomène se retrouve ailleurs en Amérique latine, du Chili au Costa Rica. Mais aussi à des milliers de kilomètres de là, en Turquie notamment. Car depuis les années 60, le pays est une terre d'élection pour les barrages de grande ampleur (voir article lié). L'un des programmes phares (GAP) n'en compte pas moins de 22, qui occupent quelque 1,8 million d'hectares. « Cette politique a entraîné le déplacement forcé de milliers de personnes et la destruction de leur culture. L'agriculture traditionnelle a laissé place à l'agriculture intense, engendrant la contamination des sols et des cours d'eau », relate Akgun Ilhan, membre de plusieurs collectifs de lutte contre les barrages (« the initiative to keep Hasankeyf alive » et « The dam and HEPP affected communities ») et de défense du droit à l'eau. Depuis des années, plusieurs associations - pas forcément des écologistes, précise Akgun Ilhan- se battent au niveau local, national et surtout international (actions en justice, pétitions, rapports académiques, etc.) pour contrer le très controversé projet d'Ilisu (voir article lié) qui pourraient affecter près de 75 000 personnes et la très symbolique ville antique de Hasankeyf qui serait engloutie par le barrage. Le 14 mars, à l'occasion de la journée internationale pour les fleuves, une alliance d'ONG de plusieurs pays a ainsi lancé une pétition pour déclarer la vallée du Tigre patrimoine mondial de l'Unesco.

Cette lutte pour l'eau est mondiale et s'observe jusque dans l'Union européenne. En Italie notamment. « Tout y a commencé avec le processus de privatisation systématique de l'eau dans les années 90 », explique un membre du Forum italien des mouvements pour l'eau : « au début il y a avait de nombreuses mobilisations locales puis ces mouvements ont commencé à se rapprocher. Tant et si bien qu'en 2006, s'est créé à Rome le « forum italien des mouvements pour l'eau publique » qui s'est renforcé petit à petit ». Jusqu'à rendre incontournable la tenue d'un référendum pour abroger les lois imposant la privatisation. Après avoir recueilli 1,3 millions de signatures en 3 mois et rassemblé 500 000 manifestants à Rome grâce à sa campagne « Ça s'écrit EAU, mais ça se lit démocratie », le mouvement - qui estime ne pas avoir été suffisamment relayé par les medias- a obtenu « une victoire populaire historique » lors du vote du 13 juin 2011 où 95% des votants se sont prononcés en faveur de l'eau publique. « Le processus de privatisation s'est interrompu et nous avons pu mettre en débat des thèmes inexistants jusqu'alors comme la question des biens communs, juge-t-il aujourd'hui. Et nous avons montré que sur ces biens communs justement, ce sont les citoyens qui commandent. Ou le devraient... »

Béatrice Héraud
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